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Full text of "Gérard de Roussillon, histoire et légende"

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EUGÈNE VAUDIN 



GÉRARD DE ROUSSILLON 



HISTOIRE ET tEfiEKDE 




AUXERRE 

IMPRIMEKIE ET LITHOGRAPHIE DB G. ROUIHJl 

PARIS 

CHEZ H. CHAMPION, LIBBAIBB 

Quai Malaquais, 15 

1884 



EUGÈNE VAUDIN 



GÉRAHD DE ROLSSILLON 



lUSTOIlie ET L^GCMDi: 



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GÉRARD DE ROUSSILLON 



EUGÈNE VAUDIN 



GÉRARD DE ROUSSILLON 



HISTOIRE ET LÉGENDE 



a HISTORIQUES ET NATURELLES DK l'yOMNE 




AUXERRE 

IMPRIMERIE ET LITHOGRAPHIE DE G. ROUILLE 
PARIS 

CHEZ H. CHAMPION, LŒRAIRB 
Quai Malaquais, 15 

1884 



Tiré a 194 tXftmplalre.s 







j I «ii ^ ^ ;y ;ii<»<ii y f m f 'fwmnmmii^mm^f^^mmm^m^^mm^tmm^mm 



PRÉFACE 



LE CONCOURS CROCHOT 

En janvier 1882, le sujet de celte étude fut mis au concours des prix 
Crochot dans les termes suivants : 

« Deuxième Sujet. — Éloge historique d'un des hommes 
« éminents qu'a produits le département dans la paix ou 
« dans la guerre, dans l'administration ou les services 
« privés, dans la science ou dans les arts, son caractère, 
« ses œuvres, son influence dans le pays et au dehors, dans 
« son siècle ou dans les temps qui ont suivi. 

« L'auteur du mémoire sur ce sujet recevra une médaille 
« d'or de 800 francs ou une somme équivalente. Les mé- 
« moires destinés au concours devront être déposés à la 
€ préfecture avant le 1<" février 1883. Ils porteront une 
€ épigraphe répétée dans un billet cacheté qui contiendra 
« le nom de l'auteur. » 

Ancien conseiller de préfecture à Auxerre, M. Crochot, par disposition 
testamentaire du 7 juin 1826, fonda un prix triennal en faveur du meilleur 
mémoire sur un sujet à désigner par une commission spéciale. Cette 
commission, aussitôt la fondation de la Société des Sciences historiques 
de VYonnej en 1847, chargea le bureau de cette Société de proposer des 
programmes, ses membres pouvaient, en effet, préciser, mieux que per- 
sonne, les sujets des concours, ou les approprier à maintes circonstances 
que n'avait pu prévoir le généreux fondateur. Chaque année Ton peut lire 
au budget des recettes départementales la mention : « Fondation Crochot 



?I PRÊFACe 

en faveur d'un ouvrage de morale^ fr. 263, » qui, capitalisée, donne 
fr. 2,630 après dix ans, intérêts non compris. 

Pour le concours de 1883, le programme tracé par le bureau de la 
Société des Sciences comprenait en outre, comme premier sujet : THistoire. 
morale, politique, artistique et scientifique d'un canton de notre départe- 
ment. Un prix de 1,000 francs lui était affecté. 

Avant le !«' février 1883, quatre ouvrages furent envoyés. L'un par 
M. Ulysse Richard, concernant, dans les conditions tracées au pro- 
gramme, le canton de Seignelay ; le second était mon livre sur la Sénonie, 
alors en cours d'impression ; le troisième, l'étude sur Jean Cousin, par 
M. J. Lobet, et le quatrième enfin mes recherches sur Gérard de Rous- 
sillon, que le lecteur a sous les yeux. 

L'étude sur Jean Cousin fut écartée du concours comme « ayant déjà 
été vendue en librairie, » prétexte étrange, car le travail auquel fut 
décerné le prix il y a une dizaine d'années, le Répertoire archéologique de 
r Yonne, par M. Quantin, avait été publié et mis en vente dès 1868. Mon 
livre sur la Sénonie fut écarté à peu près de la même manière, c'est-à- 
dire qu'une page blanche ayant été collée sur le titre où mon nom est 
imprimé, le jury objecta que ce nom réapparaissait dès qu'on le plaçait 
contre une vitre ou au grand jour ! 

Cela fait, les trois œuvres admises au concours furent adressées au 
bureau de la Société des Sciences historiques chargée d'en apprécier la 
valeur. Conformément aux règles de ces tournois littéraires, les noms 
des lutteurs étaient et devaient être ignorés de leurs juges. On cherchait 
seulement à les deviner et l'assentiment général inclinait à attribuer à 
un docte Âvallonnais mon étude sur le comte Gérard. Ainsi s'explique, 
peut-être, cette appréciation de MM. les membres du bureau, appréciation 
compétente, mais trop fiatteusCj sur la valeur et le caractère de mon 
travail. 

« Le mémoire sur Gérard de Roussillon est écrit d'un style 
« ferme et élégant. L'auteur paraît posséder une érudition solide. 
« Bien qu'il se soit inspiré des publications antérieures de 
« MM. Mignard et Chérest, il a fait des recherches fort étendues 
« sur l'histoire réelle du personnage et sur la légende. 

« Il signale, entre autres faits nouveaux, une chanson de Geste 
« du XII* siècle, qui a inspiré le moine de Vézelay ou de Pothières, 
« auteur de Vila Gerardi de Rossillon, œuvre qui enfanta à son 
« tour les poèmes en langue d'oc et d'oil, qui ont fait du comte 
« Gérard l'un des héros du cycle carlovingien. 

« Son introduction annonce un homme érudit. L'histoire est 



PRÉFACE VII 

« rapidement racontée. L'origine de Gérard, ses attaches avec nos 
« contrées, ses luttes contre Charles-le-Chauve et son rôle poli- 
€ tique sont exposés avec ampleur et bien racontés. 

« La deuxième partie, consacrée à la légende, y tient autant de 
« place que l'histoire. Il y a (p. 87 du manuscrit) une analyse fort 
« érudite des œuvres consacrées à Gérard par nos premiers 
« poètes et nos vieux romanciers.... En somme, quoique ce 
« travail soit peu étendu, sa valeur incontestable lui donne droit 
« à une récompense bien méritée. » 

Jusqu*à ce jour, les avis du bureau de la Société des Sciences, en 
matière de concours, furent accueilli/s par la commission. Cette année 
celle-ci a changé de marche en décidant qu'il n'y avait pas lieu de décerner 
la médaille d'or de 500 francs offerte à l'auteur du meilleur mémoire sur 
le sujet et qu'on lui substituerait une simple prime de 300 francs ! L'œuvre 
que nous soumettons aux suffrages du public n'a donc point obtenu le 
prix promis ; elle a été primée tout simplement, comme celle, du reste, 
de M. Û. Richard. 

On comprendra que lés décisions du Comité de la préfecture échappent 
à notre humble appréciation, d'autant plus qu'elles n'étaient accompagnées 
d'aucune raison à l'appui. Nous aurions vivement désiré d'avoir la liberté, 
nous aussi, de garder le silence quand de si haules autorités jugeaient 
convenable de ne pas parler ! Mais ce nous était un devoir de remercier 
ici la Société des Sciences historiques à laquelle nous appartenons, d'avoir 
résolu que notre travail serait imprimé à ses frais et publié dans son 
BulleHn. 




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TABLE DES MATIÈRES 



PafM 

Introduction ^ 

Chapitre I . — Histoire de Gérard 5 

Chapitre II. — Romans et poèmes 21 

Chapitre III. — La Légende de Gérard 36 

Conclusion 48 

Appendice 

I. — Acte de fondation des monastères de Vézelay et de Pothières, 

traduit du manuscrit 106 de la bibliothèque d'Auxerre 52 

II . — Les autres fondations de Gérard 56 

La collégiale d* A vallon 57 

Le prieuré de Sixte 58 

Saint-Pierre d'Auxerre 58 

III. — L'inscription tumulaire de Thierry, fils de Gérard 59 

IV. — Une miniature égarée 59 

V. — L'ancien manuscrit de la bibliothèque d'Auxerre 63 



FASTES DE LA SÉNONIE ( 




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GÉRARD DE ROUSSILLON 



Hé Robert de Bourgoigne, gentils cuens de Tonnerre, 
Et Jehanne, ta femme, seur le conte d*Ausserre, 
Vous estes gardien de Téglise qui garde 
Le corps du duc Gérard, vostre est pour voir la garde. 
Sa femme, sui enfant sont où lui. Quelx trésors : 
Hé! gentil cuens Robert vous estes de ses hoirs. 

(GÉRARD DE ROUSSILLON, ve» 270 k 975). 



Et nous aussi habitants de TYonne, nous sommes des Aoirs 
(héritiers) de la gloire du héros bourguignon. De nouvelles divi- 
sions administratives ont détaché de nos contrées le Mont-Rous- 
sillon, où il naquit probablement puisqu'il en portait le nom; 
mais le Tonnerrois et TAvallonnais redisent encore ses exploits, 
amplifiés par l'imagination des poètes ; son nom y survit comme 
un type d'honneur et de loyauté; enfin ses biens patrimoniaux 
couvraient les rives de l'Yonne, celles de la Cure et s'étendaient à 
travers le pays Tonnerrois jusqu'à la Haute-Seine. La splendide 
basilique de Vézelay, la grande gloire monumentale de notre 
département, lui est due en quelque sorte, puisqu'il fut l'opulent 
et généreux fondateur du monastère primitif. Naguère encore, 
l'église Saint-Pierre, à Auxerre, la collégiale de Saint-Lazare, à 
Avallon, vénéraient sa mémoire comme celle d'un bienfaiteur, 
sinon d'un fondateur. Bien. d'autres fondations lui sont attribuées 
par des traditions, dont la preuve est encore à faire, ce qui n'en 
détruit pas la vraisemblance. 

Il choisit l'une d'elles, et la plus célèbre avec Vézelay, Pothières, 
située au pied du Mont-Roussillon, pour son lieu de sépulture et 



Z GERARD ne ROUSSILLON. 

celui de sa famille. C'est à Avallon qu'il mourut, selon toute vrai- 
semblance, après que l'infortune étant venue l'accabler, son 
comté de Lassois, ou pays de la Montagne, échut au comte 
d'Auxerre, Conrad le Jeune, suivant la Gallia Christiana. Dans 
l'église de Pothières reposait à ses côtés la comtesse Berthe, sa 
femme, fille de Hugues, — un comte de Sens sur lequel se tait 
l 'hisoire, — et dont la légende, ce reflet habituel de la tradition, 
célèbre le dévouement conjugal, la grâce et les vertus, et leur fils 
Thierry, mort en bas âge « en ignoscence », et dont la pierre tu- 
mulaire se voit encore au Musée de Châtillon-sur-Seine. 

Dix siècles se sont écoulés depuis la mort du comte Gérard et 
de la comtesse Berthe, et comme je l'ai dit, leur souvenir est 
vivant dans les traditions des pays sénonais et avallonnais. 
L'auréole dont leur nom y est encore entouré reflète, à n'en point 
douter, l'une des plus belles pages de nos annales. L'histoire ingrate 
mentionne à peine le nom de Berthe; celui de Gérard n'y tient 
qu'une place des plus restreintes. Cela suffit néanmoins pour 
attester l'existence de ces deux éminents personnages et justifier 
nos efforts pour établir, le moins imparfaitement qu'il sera pos- 
sible, les jalons de leur biographie, si digne, à tant de titres, de 
venir enrichir la série des illustrations dont le département de 
l'Yonne s'honore. 

La Côte-d'Or, il est vrai, les revendique par la voix autorisée de 
M. Mignard. J'aurai à signaler plus d'une fois les appréciations, 
parfois même les erreurs de ce membre estimable de l'Académie 
de Dijon, de ce laborieux écrivain qui a tout fouillé : les chroni- 
ques et les histoires qui, à toutes les époques et jusqu'à nos jours, 
ont parlé de Gérard, de sa filiation et des faits de sa vie, si peu 
connus et si diversement jugés, remontant presque toujours aux 
sources, poussant ainsi à ses extrêmes limites une qualité malheu- 
reusement peu commune, parmi les auteurs. Mais ici M. Mignard, 
à son insu peut-être, était orfèvre à la façon d'un personnage de 
MoUère. Lorsqu'à la fin du dernier siècle, l'Assemblée nationale 



GÉRARD DE ROUSSILLON. 3 

imagina de rattacher à la Côte-d'Or l'antique bailliage dit de la 
Montagne, elle visait à détruire l'histoire du passé, s'inquiétant 
peu que cette contrée eut dépendu jadis des comtés d'Auxerre, de 
Champagne ou de Châtillon. Les convenances politiques étaient 
sa règle et le morcellement des anciennes délimitations, son objet. 
Mais la vérité historique, elle, veut être respectée et il n'y a pas 
de notre faute si le document le plus important qui nous reste de 
cette époque, l'acte de fondation de Pothières et de Vézelay, dont 
la Bibliothèque d'Auxerre possède la plus ancienne transcription 
que l'on connaisse, mentionne vingt localités dépendant de notre 
département et une seulement, Pothières, de celui de la Côte- 
d'Or. 

Si la place que tient Gérard dans l'histoire n'est pas grande, il 
faut s'en prendre, paraîtrait-il, aux principaux chroniqueurs, ses 
contemporains, adulateurs servilesde ses ennemis. Mais il en tient 
une, et des plus considérables, dans l'épopée légendaire. La 
langue française lui doit l'un de ses premiers monuments, une 
chanson encore inconnue, mais dont de savants paléographes (1) 
ont trouvé la mention dans une chanson de geste du xn® siècle, ce 
qui implique nécessairement son existence antérieure. Le moine 
de Vézelay, auteur de la vie latine : Vita Gerardi de Rossillon^ 
s'en inspira et son œuvre enfanta, à son tour, les poèmes en 
langue d'oil et en langue d'oc, qui ont fait de Gérard un des héros 
du cycle carlovingien. Je reviendrai sur ce point, qui semble avoir 
échappé à MM. Mignard et Chérest dans leurs savantes lectures au 
Congrès scientifique d'Auxerre, en 1888. Il a son importance en ce 
qui concerne l'identité du héros des trois poèmes, Gérard de 
Fraite, en Provence, Gérard de Vienne, dans le Dauphiné, et Gérard 
de Rossillon, en Bourgogne, célébrant tous les trois, mais avec de 
notables différences créées par les traditions locales, un seul et 



(1) M. Paul Meyer, Romania, avril i818, et M. A. Langnon, Revue his- 
torique., novembre et décembre 1878* 



i ciRUD DE ROUSSILLOtf. 

même Gérard, régent de Provence et des autres contrées soumises 
à son maitre Lothaire, puis à ses descendants. 

C'est ainsi que le nom du comte Gérard, transfiguré par la 
légende, a traversé les âges jusqu'à nous. On dirait que la poésie 
se l'est ainsi presque complètement approprié, comme pour venger 
ce grand nom des oublis de l'histoire. 

Accorder l'histoire et le roman, le vrai et le vraisemblable, 
c'est-à-dire tout ce qu'on connaît, en fait de documents traitwit 
des fiiits et gestes du comte Gérard, la tâche serait ardue et l'auteur 
de ce mémoire n'oserait y prétendre. Son plan, beaucoup plus 
modeste, se bornera à rechercher la place que la vérité ou la 
vraisemblance historique semble devoir assigner à l'une et à 
l'autre. 




CHAPITRE PREMIER. 

l'histoire de Gérard. 

Quoi qu'on puisse penser et dire de la véracité de tant de faits 
héroïques que la légende lui attribue, Gérard, dans les faits authen- 
tiques de sa vie, n'en resta pas moins l'un des plus grands noms 
de l'histoire. S'il ne renouvela point, comme l'assure la légende, 
les sept travaux d'Hercule en remportant sur les armées de l'astu- 
cieux Charies-le-Chauve sept victoires signalées; s'il ne fut point 
toujours doué de vertus évangéliques, il s'honora par sa fidélité 
à la cause de Lothaire, qu'il ne déserta jamais à une époque où il 
était déjà de mode de changer de drs^^au autant de fois qu'il y 
avait du profit à le faire. Après la mort de son maître il s'attacha 
aux princes de sa famille et à leurs jeunes héritiers ; il devint leur 
f appui contre les perpétuelles tentatives de spoliation de Charles- 
le-Chauve. 

En même temps qu'il dévoua sa vie et son repos à protéger leur 
héritage, il fut, — ce dont les idées dominantes à notre époque 
lui sauront peu de gré, — l'un des plus ardents promoteurs de la 
restitution au clergé des biens dont les hommes de guerre l'avaient 
dépouillé. Il permît à la partie la plus éclairée, -- je dirai la seule 
éclairée de la Gaule, — - d'être représentée dans ce régime féodal, 
où l'intelligence et les lumières passaient pour de vains titres, où 



6 OitARD DC ftOUSSILLOR. 

la propriété territoriale était une condition essentielle d*existenc€. 
On lui doit donc une grande partie des adoucissements dus k 
l*influence du clergé dans Tapplication d*un régime qui exposait 
les malheureux serfs aux caprices, souvent même aux violences 
des premiers seigneurs. 

Sa vaillante épée fut souvent la sauvegarde des peuples, qu'elle 
préserva des Normands et des Sarrazins : 

« Du delta de la Camargue, qu'ils avaient fortifié, les Sarrazins 
c s'élançaient pour dévaster les deux rives; mais Gérard les en 
f délogea et fit tant qu'il délivra de cette peste tout le littoral du 
« Rhône, comme il avait délivré cinq ans auparavant celui de la 
a Seine (1). » 

Quand il servait ainsi la cause des peuples, Gérard était au faite 
de la puissance et des grandeurs. Vinrent les mauvais jours et les 

qualités de sa grande âme se révélèrent d'une façon éclatante. 

• 

c Gérard de Roussillon, dit M. de Montille, le savant et conscien- 
€ cieux éditeur du Manuscrit de Beaune, nous apparaît aujour- 
« d'hui, après neuf siècles, comme une des plus nobles figures 
t des vieux âges de l'histoire. Son nom est cependant celui d'un 
c proscrit ; mais les malheurs de ce vaincu laissent après eux un 
« parfum d'honnêteté, de justice et de droit qui sera son étemel 
« honneur et la honte de son rival (2). » 

Divers témoignages historiques attestent la véracité de ce juge- 
ment, notamment celui de Loup, abbé de Ferrières, diocèse d( 
Sens, vantant, — Épitre 22, — cette « rare probité » du héros d( 
la Bourgogne et qui, ajoute-t-il, t réjouit le cœur des honnêlei 
€ gens. » Sa piété, son esprit de justice et de modération son 
signalés dans les documents de l'époque. 

Quant à la famille de Gérard, l'acte de fondation ou testamen 
dont je viens de parler, la mentionne en ces termes (3) : 



(1) Fauriel, Histoire de la Qaule méridionale, t. VI, p. 354. 

(2) M. de Montille. Roman en prose de Gérard de Roussillon, p. i . 

;3) Voir à la fin de cette étude le texte traduit de l*aeto de fondation d( 
monastères de Vézelay et Pathières. 



GERARD DE ROUSSILLON. 7 

« ... Nous souvenant ainsi de nos ancêtres et de nos parents, 
« savoir : Luithard et Grimilde et aussi Hugon et Bava, de très 
€ chère mémoire et encore de leurs enfants, fils et filles, vivants 
€ et morts, lesquels nous étaient unis par le sang, par l'affection 
« ou les alliances naturelles et entre tous I^eufroy et Adalard, très 
« nobles comtes, nous avons voulu qu'il soit fait pour eux, dans 
« ces mêmes lieux que nous établissons (Pothières et Vézelay), 
€ avec l'aide du Christ, de continuelles prières, comme propitia- 
« tion de leurs péchés et aussi que leur souvenir y fut éternelle- 
« ment rappelé dans la suite des temps. 

« C'est pourquoi nous avons réglé que pour ces parents auxquels, 
« d'une part, nous succédons de droit naturel et, d'autre part, 
€ pour tous les autres ci-dessus nommés... perpétuel souvenir 
« durerait en ces mêmes lieux, en même temps que des prières 
« continuelles seraient faites pour tous et à perpétuité. » 

Donc Luithard et Grimilde étaient père et mère du comte Gérard, 
comme Hugon et Bava ceux de la comtesse Berthe. D'après les 
historiens d'Asace, Vignier, le Père Laguille et Schœpfin, ils appar- 
tenaient, ainsi que les comtes Leufroy et Adalard, à la famille des 
ducs d'Alsace, à la descendance du duc Athicus ou Edith parmi 
laquelle l'empereur Lothaire n'avait pas dédaigné de se choisir 
une épouse. 

C'est donc un fait qu'on peut considérer comme acquis; les 
ancêtres de Gérard étaient Alsaciens. L'historien le plus ancien et 
le plus estimé de l'Alsace, sans doute ignoré de M. Chérest qui ne 
le cite point, Jacques Kœnigshoven, le dit formellement. Notaire 
apostolique et chancelier de l'archevêque de Strasbourg, mort en 
1420, à l'âge de 74 ans, Kœnigshoven laissa en manuscrit la Chro- 
nique du mondCy travail considérable dont Schilter détacha, en 
1698, la Chronique universelle du pays d'Alsace. Il y est établi, 

paraît-il, car l'ouvrage n'a pas été traduit, qu'Athic, plus connu 
sous le nom d'Ethico, le personnage le plus illustre que l'Alsace 
revendique, fut la tige des maisons de Habsbourg, de Lorraine, de 
Bade et celles des comtes de ParisetdeRoussillon. Ainsi s'explique 
dans rénumération plus ou moins authentique des domaines de 



8 GiRARD DC ROVgSlIXON . 

Gérard ce vers du poème, dont M. Mignard n*a point trouvé Tap- 
plication rationnelle : 

Tenoit Montbeillard la comté de Farotes. 

C'est du comté de Ferrettes qu'il s'agit et non, comme le croit 
M. Mignard, des bourgs du Dauphiné portant le nom de Fares (1). 
Tout n'est donc pas à dédaigner, bien s'en faut, dans les indica- 
tions historiques et géographiques de l'auteur anonyme du poème 
de Gérard, et la preuve est dans le lien qui unissait Ferrettes à 
Montbeillard. En effet c'est un point acquis à l'histoire générale 
par le mariage de la comtesse Jeanne, héritière du comte Ulric II, 
avec Albert II, fils de l'empereur Albert I*', que la maison d'Autriche 
succéda à la maison de Ferrette, issue de celle de Monbeillard. 

Cette simple indication du vers 209 m'explique bien des choses 
restées obscures, et notamment pourquoi Gérard, attaqué par 
Charles-le-Chauve et confiant à Berthe la défense de Vienne, se 
réfugia dans les montagnes du Jura. 11 allait demander aux mon- 
tagnards varasques, au berceau originaire de sa famille, d'appuyer 
sa fortune chancelante. 

C'est donc un document précieux, touchant la filiation de 
Gérard, que le testament ou manuscrit 106 de la Bibliothèque 
d'Auxerre, imprimé au tome !«' de son Cartulaire de VYonne^ par 
M. Quantin. Le texte n'est point original; il n'est même pas une 
copie contemporaine, mais les paléographes les plus sévères n'en 
ont jamais suspecté l'exactitude. Nous avons ainsi toute une page 
de la vie de notre héros, écrite ou dictée par lui-même, et ce point 
est important. 

Son père s'appelait Luithard, sa mère, Grimilde. La comtesse 
Berthe, sa femme, était fille de Hugues, le beau-père supposé de 
l'empereur Lothaire et aurait été, dès lors;''sœur de l'impératrice 
Hermengarde. Gérard était donc de la même famille que la maison 

(i) M, Mignard, Roman en vers de Gérard, p. 42, note 2. 



» 



OiRARD DB RaVSSIIXON. 9 

d'Autriche et de Lorraine, €É» sinon le beau-firère tout au moins 
cousin-germain de l'empereur Lothaire, frère de Charles-le- 
Chauve. 

« Cette parenté, nous dit M. Mignard, expliquait à merveille les 
« rapports d'une intimité peu ordinaire qui seraient nés entre 
€ Gérard de Roussillon et tous les membres de la famille de Louis 
€ le Débonnaire, et elle donnerait de l'autorité à là légende qui 
c aurait ainsi puisé dans un fond vrai les délicieuses pages où es} 

€ peinte si naïvement l'amitié née dans les cœurs de Berthe et de 
€ la reine de France (1). » 

Elle expliquerait aussi comment, indépendamment de son 
mérite personnel, le comte Gérard fut appelé à d'éclatantes desti- 
nées. 

Gérard fut surtout le héros du pays Lassois {pagus LaliceTisis)^ 
qui prenait son nom de sa ville principale Latiscum. Cette con- 
trée, à l'époque où vécut Gérard, dépendait à la fois du comté 
d'Auxerre et du diocèse de Sens. On a une lettre de Jean VIII aux 
religieux de Pothières disant que « pour respecter les dernières 
t volontés du comte Gérard, de bonne mémoire, et de Berthe, son 
c épouse, il adresserait une bulle munie de son seing à Anségise, 
€ archevêque de Sens, et au comte Conrad, dans le comté duquel 
« étaient ses biens (879). » 

Il s'agit de Conrad le jeune, comte d'Auxerre. D'après Viguier» 
historien de l'Alsace, cité par M. Chérest, Gérard épousa une riche 
héritière, fille du comte de Lassois ou Roussillon. Le Lassois aurait 
pris ainsi le nom de Comté de Gérard [Comities fférardi) que lui 
donnent plusieurs actes authentiques. 

Il possédait aussi, comme on le verra plus loin, p. 17, de grands 
biens aux pays tonnerrois et sénonais. 

Quant aux premières dignités qui furent conférées à Gérard, la 
chronique d'Albéric des Trois-Fontaines contient cette précieuse 
indication : 

(1) M. Mignard, Oirart de Rossillonj p. 307. 



10 OÉRAHD DB HOUSSILLOlf. 

«Le comte Gérard s'était attiré Taffection de Louis-le-Débonnaire 
c par sa fidélité dans les jours d*angoisses de ce malheureux prince 
« et comme il avait été le principal auteur de la réconciliation de 
« l'empereur avec son fils, il avait reçu, en 834, le gouvernement 
c du comté de Paris, en récompense de ses services. » 

La France ne compte guère de périodes historiques plus tristes 
que celle à laquelle Gérard a attaché son nom. Le grand Empire 
d'Occident, fondé par Gharlemagne, s'était démembré en trois 
États à la mort de son fils Louis-le-Débonnaire. Ge fut l'effet du 
soulèvement des peuples dont cet Empire se composait, et aussi 
ennemis les uns des autres, à cause de leur nationalité différente, 
que l'étaient les princes par suite de leur ambition. Le conflit 
s'était dénoué à Fontenoy, aux portes d'Auxerre, dans l'effroyable 
bataille que s'y livrèrent les petits-fils de Gharlemagne (841) et à 
laquelle Gérard refusa de participer. Gette boucherie arma l'une 
contre l'autre les deux parties de la Bourgogne, le comté tenant 
pour Lotliaire et le duché pour Gharles-le-Ghauve. Là, périt l'élite 
des guerriers Francs et Bourguignons. 

Le traité de Verdun (843), entre les trois frères, donnant satisfac- 
tion à leurs peuples, l'empire d'Occident ne fut plus que l'empire 
d'Allemagne; la France et l'Italie se constituèrent également en 
états distincts, mais sous la royauté des descendants de Gharle- 
magne. Bien que Lothaire, le souverain de Gérard, fût l'aîné, et 
Charles le plus jeune, celui-ci était le mieux pourvu. Néanmoins il 
se montra insatiable et plus préoccupé d'agrandir sa part quç de 
la défendre contre les Normands. Il y réussit, mais non sans avoir 
trouvé sur sa route un rude antagoniste. 

Ge fut Gérard, investi par Lothaire, roi d'Italie, du gouverne- 
ment de ses États en deçà des Alpes. C'étaient la Provence, la 
Bourgogne transjurane comprenant Bâle, Soleure, Lauzanne, 
Genève, Lyon et Besançon et enfin la Lorraine avec Metz, Trêves, 
Aix-la-Chapelle, Liège, Tournay et Anvers. 

Cet immense territoire, compris entre les embouchures de la 



k 



^' 



oiRARD DK ROUSSlLLOIf. 11 

Meuse, du Rhin et la Méditerranée, formait comme un bourrelet 
entre la France et l'Allemagne. Cinq siècles plus tard, Charles, 
le dernier de nos ducs, voulut le reconstituer, et l'entreprise lui 
valut le surnom de Téméraire. Elle l'était moins pourtant qu'on ne 
Ta supposé, car Flamands, Hollandais, Lorrains et Suisses diffé- 
raient moins, peut-être, par la langue et les mœurs que les popu- 
lations diverses dont la monarchie devait former, plus tard, la 
nationalité française. 

Gérard se rattache à l'histoire de ces peuples, aujourd'hui dis- 
tincts ou répartis entre la France, la Belgique et l'Allemagne. On 
lui attribue, en Flandre comme dans le Hainaut, la fondation de 
plusieurs châteaux-forts et de différents monastères, notamment 
à Leuze, Anthoing, Saint-Omer et Condé, 

Ce fait, aucun témoignage historique ne l'a établi; quelques- 
uns même, plus ou moins dignes de foi, le contredisent. Néan- 
moins la tradition subsiste et nul n'est fondé à contester tout au 
moins la possibilité de découvertes futures venant la confirmer. 

€ Comment pourrait-il se faire, dit très judicieusement M. Ché- 
€ rest, que dans la Gaule septentrionale, dans le Brabant et la 
€ Flandre, tant de lieux invoquassent Gérard comme leur fonda- 
€ teur, s'il fut resté complètement étranger à ces pays (1). » 

Deux érudits allemands, MM. Lacomblet et Ritz, ont tiré des 

archives 'de Sainte-Marie, d'Aix-la-Chapelle, de celles des abbayes 

de Pruym, Stavelot et Malmedy, des actes mentionnant Gérard 

avec le titre de comte du Palais (2). La plypart sont des donations, 

dont Tune de Lolhaire II à l'église d'Aix-la-Chapelle, datée de 

l'année même de sa mort (869) et plusieurs paraissent établir sa 

parenté avec ce souverain. Ainsi s'expliquerait l'inaltérable fidélité 

que Gérard lui voua, à lui et à ses enfants. 

Doms Martène et Durand mentionnent ( Veterum scriptorum, t. 

(1) M. Ghérest, Congrès scientifique d'Auxeru, 1SL8. 

(2) ^W. Ritz, Urkunden... zur Geschichte des Niederrheims. Aix-la- 
Chapelle, 1824, Lacomblet. — Dusseldorf, 1849. 



/^ 



I 

I 

L 



42 OiBABD DK ROimSILLOIl. 

I, p. 97 i 108) un legs au monastère de Pruym &it par un seiipieur 
de l'Alsace, nommé Richard, qui choisit pour exécuteurs testa- 
mentaires plusieurs personnages de la cour d*Aix-Ia-Ghapelle, 
notamment Gérard comte du palais {C^miti palatU). Le héros 
bourguignon figure également sous ce titre dans la charte de Lo- 
tbaire, rapporté par les deux savants bénédictins. 

Comte du palais en Lotharingie, Gérard, dans les autres posses- 
sions assurées à Lothaire par le traité de Verdun (843), portait le 
titre de régent. C'est comme régent de Provence et du Dauphiné 
qu'il présida, peu d'années avant la mort de Lothaire F, une 
assemblée de comtes, de barons et d'évèques, chargée de mettre 
un terme aux spdiations des gens de guerre contre le clergé, 
qu'ils avaient dépouillé sous le prétexte de résister aux Sarrazins 
et aux Normands (1). Les comtes et les barcms étalaient alors des 
richesses scandaleuses, suivant le mot d'un chroniqueur, alors 
que tout le clergé et les évêques, eux-mêmes, se trouvaient réduits 
à un état voisin delà pauvreté (2). 

Gérard, qui présidait l'Assemblée, prêcha d'exemple et restitua 
tout d'abord à l'évêque de Lyon des biens dont le domaine public 
s'était emparé dans un moment de crise. Ses exhortations à l'as- 
semblée obtinrent tout le succès possible. Une transaction équi- 
table intervint, ce dont Hinomar, le tout puissant archevêque de 
Reims, remercia chaleureusement le Régent de Provence. 

Plusieurs des spoliateurs invoquant l'autorité de Charles-le- 
Chauve sur des domaines du Viennois, dépendant de l'archevêché 
de Reims, Gérard en avertit Hinemar, lequel lui répondit non 
seulement qu'il s'en rapportait à lui sur les mesures à prendre 

(1) G*e8t ce qu'on a nommé l'Assemblée de Salmering, du nom, nous 
dit M. Mignard, « d'un bourg du Viennois ». Or, aucune aucune localité 
de ce nom n'existe parmi les bourgs et villages de cette contrée. C'est 
plus probablement dans le Jura, aux confins des pays germaniques, qu'il 
faut chercher le lieu de réunion de cette Assemblée. 
Nithard, liv. II, chap. III. 






OiRAAD DB ROUSSILLON. fS 

..x*:t contre les usurpateurs, mais que l'église de Reims n'était pas 

ingrate envers son puissant protecteur. 

« Chaque jour, ajoute-t-il, dix monastères de ce diocèse reten- 
€ tissent d'actions de grâce, chantées en votre honneur, e't plus 

de cinquante prêtres célèbrent le service divin pour obtenir de 
€ Dieu votre salut en ce monde et dans l'autre. » 



;k:.---- 












Important témoignage à rapprocher de celui de Loup, abbé de 
; n x^;.:: Ferrières, signalant t la rare probité, l'esprit de justice et de 
.«ve;:.i « modération » du vainqueur des Normands et des Sarrazins; 
[^ Lo-vt' nouvel indice de cette juste popularité dont les poèmes et les 
cLr^^' légendes ont transmis le souvenir. Et telle était déjà, de son 
^ on::^ '• vivant, sa renommée de loyauté et d'intégrité, qu'en 863, Charles, 
...♦., 12 ï son pupille, mourant sans laisser âe postérité, ses frères prirent 
- tiiîiei - Gérard pour arbitre dans le partagç, entre eux, du royaume de 
,v,^^: >: Provence et lui en maintinrent, d'un commun accord, le gouver- 
nement. 

C'est donc bien à tort que plusieurs historiens modernes 
confondent le héros de Bourgogne avec d'autres personnages de 
' 7 ' son temps et du même nom. Tel était Gérard, comte de Paris, qui 
^^ ' , .^ trahit Charles-le-Chauve et lui disputa, à la tête d'une armée, le 
*^ * .- passage de la Seine. Or, il est établi que vers la même époque, 
•'^ " , > notre Gérard négociait la réconciliation des deux frères avec 
;saû ^ Hugon et Adalard, auxquels il voue, comme on Ta vu dans la 
^^ ^ ^ charte de fondation, un souvenir reconnaissant. 
orik ^ En 844, Gérard s'unit à Guénillon, archevêque de Sens, au sujet 

idanl^l de la nomination de deux évêques par l'archevêque de Lyon. Il 

el lui w^ écrivit à cette occasion à Loup de Ferrières une lettre signée : 
. ^^ * " Qerhardus cames. 

Mais le jour vint bientôt où les visées ambitieuses de Gharles-le- 
moriog* «» , Chauve sur les domaines de ses frères ou de ses neveux l'investi- 



se tpjj^^'' 






au'^i'^^ ont* ^®^*' ^^ puissant État de Lotharingie morcelé entre lui et son 
^^ ^^ r^0t frère Louis. A partir de ce moment, Gérard n'eut plus à gouver- 
^^ ner que la Bourgogne transjurane> le Dauphiné et la Provence ; 



Il GÉRARD DE ROUSSlLLOIf. 

mais il portait encore ombrage à Charles-le-Chauve et sans doute 
aussi aux chroniqueurs, dont l'attitude lui devint hostile. Leurs 
insinuations, leurs réticences ne sont rien en comparaison de leurs 
calomnies. M. Henri Martin, en les accueillant dans son Histoire 
de France (tome II, page 433) était loin de soupçonner qu'il consa- 
crait une erreur, et qu'à l'abri de son autorité cette erreur entrait, 
peut-être, définitivement dans l'histoire : 

« Gérard avait établi à son arrivée en Provence, dit M. Henri 
« Martin, une ombre de gouvernement, plus à son profit qu'à celui 
€ de l'empereur Lothaire (1). » 

Les meilleurs documents attestent, au contraire, son désinté- 
ressement, sa parfaite loyauté dans l'exercice du gouvernement 
que lui confièrent l'empereur Lothaire et ses descendants. Il 
mérita la tendresse du dernier d'entre eux, son pupille, dont il 
reçut tous les témoignages possibles de reconnaissance et d'affec- 
tion. 

En effet, Charles, son ancien pupille, étant devenu roi de Pro- 
vence et parlant dans ses chartes de son ancien tuteur, l'appelle : 
« mon père, mon nourricier, mon illustre maître. » 

Gérard résidait alors soit à Lyon, ou à Vienne, soit aussi proba- 
blement au château de Rossillon en Dauphiné. Ce serait un point 
curieux à étudier, dans la vie de Gérard, que l'origine de ce châ- 
teau, auquel 41 dut donner son nom et qui, plus tard, fut active- 
ment mêlé à l'histoire de la contrée; mais les documents me 
manquent. Tout ce que je puis dire, c'est que là, comme partout 
ailleurs, des maisons vinrent se grouper à l'entour du château ; 
elles formèrent d'abord un hameau, qui devint ensuite village, 
puis bourg. Roussillon est aujourd'hui une petite ville d'environ 
1,800 habitants et station du chemin de fer de Lyon à la Méditer- 
ronée, à vingt kilomètres sud de Vienne. 

Nous avons plus de renseignements sur le Rossillon de Bour- 

(i) \\QnYi}\iiTiin y Histoire de France. 



GÉRARD DE ROUSSILLON. 15 

gogne. Le pays Lassois, dans les titres du ix" siècle, portait à la 
fois, d'après la Chronique de Vézelay, le nom depaffus Laliscensis 
et de comitatus Rossilionis. Sur Tétymologie de ce dernier mot, 
bien des versions circulent et n'ont rien de concluant. La série de 

ces opinions commence par le poème en langue d'oil, édité par 
M. Mignard : 

Plusîeur mettent raison pour quoy dit Rossillon 

Li ung le font compos de ro et de sillon 

Ro signifie maistre, sillon fut conseillères 

Des Romains... cilz chasliaus fut Rossillon nommé 

Et de lai prist son nom Girars li renommés. 

Mais bientôt, et comme peu convaincu de l'authenticité de sa 
version, le poète s'ingénie à en trouver d'autres, tout aussi peu 
concluantes : 

Rossillon li chastiaus senz aucungs contredis 

Cil noms pris s'enir'accordent, Rossignoz, Rossillons 

De tels éthymologes, chascun en dit sa clause (glose). 

Après lui, Vignier, d'autres encore se perdent dans cette recher- 
che, où je me garderai bien de les suivre. Pourtant, il m'étonne 
qu'aucun d'eux n'ait sohgé au vieux mot wallon Rossai, roux, 
dont on a fait rousseau et roussàtre, comme première racine pos- 
sible, sinon probable de Rossillon. Mais je reviendrai à la fin de 
ce travail sur le Mont-Rossillon bourguignon, et sur les fouilles 
heureuses qu'y a fait opérer un fervent de Gérard, M. Gustave 
Lapérouse, de Chàtillon-sur-Seine. 

C'est à Lyon que Berthe donna le jour à un fils du nom de 
Théodoric ou Thierry. Hélas! cet héritier d'un grand nom vécut 
quelques mois seulement... La perte de ce fils sur lequel repo- 
saient leurs espérances attrista Berthe et Gérard. Une fille leur 
restait, Eva, mais elle n'aspirait qu'à la vie monastique. Plus tard, 
en effet, elle prit le voile à Vézelay. Alors Gérard et Berthe réso- 
lurent, comme la dit un chroniqueur, « de choisir Dieu pour leur 
« héritier (1). » Ils fondèrent deux abbayes, Pothières, au pied du 

(1) J. de Guise, t. VllI, p. '195, Histoire de Rainant, 



PTVa 



,. 



46 GÉRARD DB ROUSSILLOÎf. 

mont Lassois, et Vézelay, au pays d'Avallon. La charte de fonda- 
tion, comme je l'ai déjà dit, est la même pour les deux monas- 
tères; elle mentionne comme suit les terres concédées aux deux 
abbayes dans les territoires de Sens et d'Avallon. 

€ Moi Gérard et avec moi ma très chère femme, par pieuse et 
c croyante dévotion, établissons et avons construit ce monastère 
c et demeure des serviteurs de Dieu par nos largesses et l'offrande 
c de notre fortune et de tous nos biens..., donnant ainsi à Dieu, 
c par une générosité semblable à celle qu'il a eue pour nous, 
c tout ce qui nous appartient et lui rendons par là de justes 
« actions de grâce. 

« Et ainsi est fondé et construit, en vénération des bienheureux 
€ apôtres Pierre et Paul, sur la rive de la Seine, dans un endroit 
c situé en face de la ville appelée Poultières par les anciens, dans 
c le territoire de Lassois, en Bourgogne, pour que là, cette véné- 
« rable demeure soit visitée par les fidèles et y reçoive leurs 
€ vœux et leurs supplications et que la vie céleste y soit toujours 
« pratiquée avec ardeur et attendue avec empressement par des 
€ religieux vivant sous la règle des instituts du bienheureux 
« Benoit. 

c Et à ce monastère nous avons donné les domaines suivants : 

« !• Le domaine de Poultières et, dans ce domaine, tout ce qui 
€ nous appartient par droit d'héritage, tout ce que nous a donné 
« notre seigneur, le roi Charles, tout ce que nous y avons ajouté 
c nous- même par acquisitions légitimes. 

« 2^ Au territoire de Sens, le domaine de Sixte (1) avec toutes 
« ses dépendances et tout ce qui s'y rattache; et ceux de Magnis- 
« cam (2), de Paron et de Villiers. Et semblablement dans ce 
a même territoire, le domaine appelé Pescaioria (3), situé sur les 
€ rives de l'Yonne et aussi tout ce qui nous appartient dans le 
a territoire de Troyes. 

« Et en même temps nous avons fondé un autre monastère 
€ dans les mêmes intentions et semblable dévotion, pour les ser- 
« vantes de Dieu, vivant religieusement et sous la règle de saint 
€ Benoit, dans le lieu et le territoire appelé Vézelay, dans le pays 
€ Avallonnais, au royaume de Bourgogne. A ce monastère nous 
€ avons donné : 

(1) Sixte, près de Pont-sur- Yonne. 

(2) Manniscam ou Magnlscam, selon d*Achery, lieu aujourd'hui détruit. 

(3) Pescaioria^ la pêcherie» aujourd'hui le Peschoir près de Joigny. 



GÉRARD DE ROUSSILLON. 17 

« !• Vézelay (Vizeliacus), sur le territoire duquel est élevé le 
a monastère, et que nous avons échangé avec notre maîtresse et 
€ glorieuse reine Judith... Et avec Vézelay nous avons légué au 
€ dit monastère tout ce que nous a donné notre seigneur et maître 
« le roi Charles et tout ce qui touche à ce domaine. 

« 2** Domecy^ Cure, Fonteuay et Manlnitum (1) et aussi tout ce 
€ que nous avons acquis dans le territoire Avallonnais sus dési- 
« gné et dans le Tonnerrois avec toutes les dépendances des dits 
€ domaines, partout et n'importe dans quel territoire elles se- • 
« raient, nous réservant seulement pour nous l'usufruit de tous ces 
€ biens notre vie durant et prenant pendant cela à notre charge 
« l'entretien et la défense de ces dits monastères. » 

L'original de ce précieux document est aujourd'hui perdu; 
mais, comme on l'a vu, sa transcription existe à la Bibliothèque 
d'Auxerre et sa fidélité n'a jamais été contestée. On y voit la men- 
tion du sceau de Gérard, comte (comilis), de celui de Berthe et le 
consentement, ainsi conçu, d'Éva, leur fille : 

a Sceau d'Éva qui, après avoir pris connaissance de cette 
€ volonté de ses parents et du don qu'ils ont fait à Dieu, l'a con- 
€ senti elle-même en l'affirmant et affirmé en y consentant. » 

Cet acte n'est point daté, mais on conserve à la Bibliothèque 
nationale le texte de la lettre de Gérard au pape Nicolas qui le 
soumet à la ratification du l^ontife et elle est datée de la vingt- 
troisième année du règne du roi Charles, c'est-à-dire de l'an 863 ; 
comme les deux monastères existaient déjà aux termes mêmes de 
la charte ou testament des deux époux, M. Chérest, l'écrivain de 
notre département qui s'est peut-être le plus préoccupé de remon- 
ter aux sources, croit qu'ils furent construits vers 850, et la charte 
de fondation « rédigée un peu après, lorsque Gérard conservait 
« encore (en apparence) d'excellentes relations avec Charles-le- 
€ Chauve (2). » 

(1) Un érudit tonnerrois, M. Eugène Lambert, a publié de précieux 
détails sur MolïiUum^ aujourd'hui domaine de Maulne, près de Cruzy-le- 
Châtel. 

(2) M. Chérest, Gérard de Roussillon. Congrès scientifique d'Auxerre^ 
1858, t. II, p. 288. 2 



'IS GÉRARD DE aOUSSlUON. 

A cette époque, la mésintelligence entre le roi Charles et Gérard, 
régent des états de Lothaire, n'avait pas encore éclaté ; elle exis- 
tait probablement à l'état latent, mais sans se manifester d'une 
manière ouverte. La Bourgogne transjurane, le Dauphiné et la 
Provence jouissaient d'une paix profonde et les Normands qui ne 
cessaient de ravager la France, se gardèrent de venir la troubler. 

Mais les démêlés de Lothaire II avec le pape à l'occasion de 
son divorce avec Teutberge, qui agitèrent si profondément son 

règne, suggérèrent à Charles et à Louis l'intention de les exploi- 
ter à leur profit. Dans une entrevue qu'ils eurent à Toucy, en 
février 865, ils résolurent de se partager,à la première occasion 
favorable, le vaste territoire de la Lotharingie. 

L'occasion attendue se présenta bientôt. Lothaire II mourut 
inopinément (869). Tout aussitôt Charles se fit couronner à Metz 
roi de Lorraine, pendant que Louis s'emparait des pays compris 
entre le Rhin, la Meuse et l'Escaut. 

Lothaire n'avait point d'enfants de son mariage avec Teut- 
berge : Hugues, qu'il avait eu de Walrade, étant considéré comme 
illégitime, son héritage échut à son frère Louis II, roi d'Italie et 
de Provence. Ce dernier luttait alors énergiquement contre les 
Sarrazins, maîtres de la Sicile, lorsque tout à coup Charles et 
Louis, ses deux beaux-frères, unissant leurs armes contre lui, 
envahirent les États confiés à l'administration du comte Gérard. 

€ Surpris par cette attaque inattendue, dit M. Fauriel, Gérard 
c de Roussillon ne fit pas une défense digne de sa renommée. Ce 
€ fut Berthe, sa femme, qui joua le plus beau rôle dans cette 
« guerre (1). » 

Ed formulant ce jugement, l'éminent historien avait perdu de 
vue, sans doute, une circonstance peuWtre décisive. A ces époques 
chevaleresques, l'histoire mentionne beaucoup de femmes au 
cœur intrépide, et Berthe était apparemment de celles-là. Mais 

(1) Fauriel, Histoire de la Oaule méridiomle. 



,' î 



GÉRARD DE ROUSSILLON. 19 

elle n'était pas la seule. Ne voyons-nous pas ainsi, un peu plus 
tard, en 882, Bozon, investi par Charles-le-Ghauve, de ces mêmes 
provinces qu'avait administrées Gérard et ayant à défendre cette 
même ville de Vienne contre Louis III et Carloman, en confier la 
défense à sa femme Hermengarde, puis se retirer dans les monta- 
gnes du Jura, comme venait de faire Gérard. Du reste. Vienne 
passait alors pour imprenable; son second siège dura deux ans et 
fut terminé par Richard-le-Justicier, premier duc héréditaire de 

Bourgogne, qui emmena prisonnières à Autun la femme et la fille 
de Bozon. 

Ensuite Gérard n'était plus jeune en 870, lors de c l'attaque 
inattendue » des rois de France et d'Allemagne. Si l'on se rappelle 
que sa nomination, par Louis-le-Débonnaire, au comté de Paris 
date de 834, sa naissance remonterait, pour le moins aux premières 
années du siècle. Charles, roi de Provence, étant mort en 863, ses 
deux frères Louis II et Lothaire II s'étaient partagé encore la con- 
trée. Ce royaume divisé offrait dès lors une proie facile à l'ambi- 
tion des deux rois coalisés. 

Gérard prit, semble-t-il, le seul parti possible, celui de résister 
dans les forteresses. Quant à lui, il s'en alla demander aux Varas- 
ques, à ses anciens compatriotes des comtés de Montbeillard et de 
Ferrette, les moyens d'organiser la guerre de montagne. Animant 
de son courage une poignée de braves rassemblés à la hâte, il se 
jeta avec eux dans les montagnes du Jura. De ce moment les docu- 
ments historiques font défaut et se portent entièrement sur Berthe, 
chargée de la défense de Vienne. On sait seulement qu'une affaire 
décisive s'engagea et qu'elle fut funeste à celui qui avait écrasé 
tant de fois les Sarrazins et les Normands. 

Entre le Doubs et le Drugeon 
Périt Gérard de Roussillon, 

s'il fallait en croire un vieux dicton, débris probable de cantilènes 
perdus, ou qu'on n'a pas encore retrouvés. Gérard ne périt pas 
dans cette bataille, mais tout annonce que sa résistance ne fut ni 



20 GÉRARD DB ROUSSILLOlf. 

longue ni opiniâtre. Comprenant sans doute que son rôle était ter- 
miné, il oSMt une capitulation k Charles, qui se hâta d'accepter. 
Les portes de Vienne s'ouvrirent, Charles y entra la veille de Noël 
de Fan 870. Il inféoda bientôt sa conquête à Bozon, son beau-frère, 
lequel, après avoir agrandi son domaine de nouvelles acquisitions, 
se trouva bientôt assez puissant pour se faire élire, en 879, roi de 
Provence, au détriment du roi Charles, son bienfaiteur. 

A cette époque Gérard était mort, mais où mourut-il ? Les Chro- 
niques de Saint-Denis disent qu'il c demanda à s'éloigner » et 
qu'il obtint pour cela trois bateaux avec lesquels ils s'embarqua 
sur le Rhône, mais elles nous laissent ignorer le lieu où il se retira. 
A défaut de texte précis, le champ des conjectures reste encore 
ouvert. Les uns disent qu'il vint habiter son château du Mont- 
Lassois et y mourir; selon d'autres, il alla se Ggier à Avignon 
c dans sa ville d'Avignon > où il mourut, selon la Chronique de 
Vézelay. 

Mais la valeur historique de ce document laisse souvent à dési- 
rer. Ainsi, entre autres erreurs grossières, il fixe la mort de Berthe 
à l'année 844 et celle de Gérard à l'année 847. Or, l'un et l'autre 
vivaient en 869. Et quant à la ville d'Avignon, pouvait-elle appar- 
tenir à Gérard, errant et proscrit ? Avignon dépendait alors du 
duché d'Arles, qui échut à Louis II, empereur d'Italie, en 863, 
après la mort de son frère Charles, le pupille de Gérard. M. Chérest 
suppose que Louis II se fit un devoir d'accueillir dans sa ville 
d'Avignon le fidèle et malheureux défenseur de sa cause, mais 
cette conjecture, aucun fait ne la confirme. Aussi plusieurs histo- 
riens ont pensé que le mot Avenionem (Avignon) avait été, par 
erreur, substitué dans la Chronique au mot Aballonem (Avallon) : 
tels. Chevalier dans son Histoire de Poligny, et M. Mignard dans 
son Histoire des temps féodaux^ étrangers tous deux à la ville 
d' Avallon, et dont l'esprit de clocher, dès lors, n'a pu influencer le 
jugement. 

« Non seulement, ajoute M. Mignard, cette ville est placée dans 



GÉRARD DE ROUSSILLOlf. 21 

€ le voisinage de Vézelay, où Gérard avait des terres de son 
c domaine, mais il avait fondé une collégiale à Avallon même. 
« Gérard aurait donc remonté le Rhône pour venir vivre en paix 
c dans ses domaines, près des florissantes abbayes érigées par sa 
€ piété et pour y trouver le repos dans une nouvelle vie que 
€ toutes les traditions s'accordent à nous retracer comme pieuse 
€ et exemplaire. » 

Ces domaines, on Fa vu plus haut, étaient, dans TAvallonnais, 
Cure, Fontenay, Dornecy, Vézelay, dont il s'était réservé l'usufruit 
dans l'acte de fondation des deux abbayes. Chevalier, dans son 
Histoire de Poligny^ page 72, donne un texte qui serait celui de la 
charte de fondation de la collégiale d' A vallon et d'après lequel le 
mot Avenionem aurait été aussi substitué « par erreur ou autre- 
ment » au mot Aballanem. Mais quant à la charte primitive, elle 
est perdue depuis longtemps; on n'en connaît même pas la date, 
et c'est guidé par la tradition que le nécrologe de la collégiale de 
Saint-Lazare, à Avallon, fixe la mort de Gérard au quatrième jour 
de mars 874 et celle de Berthe au sixième jour de novembre de la 
même année, d'après le nécrologe de Pothières. 

La tradition est toujours à considérer, à moins qu'un texte ne 
la détruise. Or le manuscrit 106 de la Bibliothèque d'Auxerre con- 
tredit le texte de Chevalier par une annotation qui remonte au 
xni* siècle et porte : Apud Avignionem civUam stiam. Elle appuie 
ainsi la version de la vie latine adoptée par l'auteur du poème 
bourguignon : 

A Avignon estoit en sa noble cité 

Quand se sentit pourpris de grand infirmité 

Bien vit certènement ne povoit plus durier, 

Ni les grans malx qu'il sent longuement endurier. 

Voilà donc, sur le lieu de la mort de Gérard, deux traditions dif- 
férentes et qu'il n'est guère possible de concilier puisqu'elles se 
détruisent l'une par l'autre. L'obscurité qui enveloppe la jeunesse 
de notre héros couvre également ses derniers jours et les condi- 
tions dans lesquelles il termina sa glorieuse existence. 



92 OiRARD DE ROUSSILLON. 

Gilz d'Avignon apponiient le corps du vaillant comte 
Si comme la chronique le me récite et conte, 

nous dit le poème. Ainsi donc, d'après cette version, les cendres 
de Gérard auraient été transportées d'Avignon k Pothières, où il 
avait marqué sa sépulture. 

A l'origine, une simple dalle, sans inscription, recouvrit les 
restes des deux époux. Plus tard, une pierre tombale leur fut éri- 
gée, sur laquelle était figuré Gérard de Roussillon, un faucon au 
poing, avec cette épitapbe : 

Je qui tien sur mon poing ce noble esmerillon 
Nommé en mon vivant Girard de Roussillon, 
A celle fin qu'en soit à tous jours mais mémoire, 
Contre le roi françois euz douze fois victoire; 
Depuis et ce moustier fonday et ceste Église 
Où on fait pour les morts et pour moi le service; 

Au devant du maître autel, une dalle en marbre blanc couvrait 
les restes de Thierry, son enfant mort au berceau. Un fragment 
de cette dalle, conservé à la Bibliothèque de Ghâtillon, est le seul 
débris qui nous reste de tant de grandeurs évanouies. Sous le 
porche de l'église de Saint-Père, près Vézelay, à droite de l'entrée, 
un bas-relief représente la fondation symbolique de Vézelay. 
Gérard montre à Berthe le plan de la splendide église, mais la 
sculpture est une œuvre du xiu* siècle et bien postérieure, dès 
lors, à l'église primitive que firent édifier les deux époux. 

En 878 le pape Jean VIII, se rendant au concile de Troyes, 
vint consacrer les églises de Pothières et de Vézelay. Parmi les 
personnages présents à la solennité, les chroniques citent le duc 
Bozon et sa femme Hermengarde, la future héroïne de Vienne, et 
qui accompagnèrent le souverain pontife pendant tout son voyage. 
Aucune ne fait mention de Gérard. C'est un indice qu'à cette 
époque le héros bourguignon avait cessé de vivre. En tous cas, il 
n'était plus, dès l'année suivante, où le même pape assurait les 
religieux de Pothières de son désir de t faire respecter les volontés 
« dernières du comte Gérard de bonne mémoire. » 



GÉRARD DB ROUSSILLON. 33 

L^église de Pouthières n'eut jamais Fimportance de celle de 
Vézelay. Les dévastations et l'incendie en ruinèrent la nef; mais le 
chœur était encore, d'après les vieux historiens de la Bourgogne» 
c magnifique, pavé en marbre blanc et entouré de belles colonnes 
c aussi en marbre blanc, > ce qui parait annoncer un placage d'un 
goût douteux. Le corps de logis abbatial subsiste encore intact. 
C'est une belle et vaste construction dans le goût des grands hôtels 
élevés au siècle dernier. On y remarque, dans le grand vestibule, 
deux chapiteaux sculptés, dont les dimensions annoncent qulls 
portaient les grandes arcades de la nef. Ils sont de style roman 
et d'un caractère original. L'ancienne cuisine voûtée a été trans- 
formée en salle de billard. 

Le propriétaire actuel du domaine de Pothières est M. Doé 
Léon et il en fait les honneurs aux visiteurs avec la plus exquise 
bienveillance. 

Quant au village, t la ville appelée Poulthières par les anciens » 
dit le comte Gérard dans sa charte de fondation des deux monas- 
tères, il compte à peine aujourd'hui 600 habitants. Le chemin de 
fer de Châtillon à Bar-sur-Seine y a établi une station. Pothières 
doit évidemment son nom à sa situation topographique : poul 
(pied) et thière (montagne). Le mont Lassois, en effet, domine ce 
village établi à ses pieds. Malgré son nom actuel de Pothières^ les 
paysans lui maintiennent à peu près son nom original et logique. 
Ils le nomment Pouthières, preuve nouvelle de cette toute puis- 
sance de la tradition que j'aurai à invoquer plus d'une fois. 

Le mont Lassois, lui, est appelé dans le pays la Moniaçne Saint- 
Afarcel, du vocable sous lequel est placé une antique église, seule 
construction restée debout sur ce long plateau qui porta la ville 
gallo-romaine de Latiscum, ancienne capitale du pays Lassois. On 
le nomme aussi la Moniagne de Vix, du nom d'un village assis à 
ses pieds sur le versant opposé à Pothières, ou plus simplement 
la Montagne, parce qu'elle fut le chef-lieu primitif du bailliage de 
ce nom, qui confinait au Tonnerrois. 



2i GÉRARD DB ROUSSILLON. 

• 

Vue à distance et des points éloignés qu'elle domine, la mon- 
tagne ressemble à une pyramide régulière dont on aurait détaché 
le sommet. Celui-ci qui, de loin, paraît absolument horizontal, 
porte cependant deux plateaux : le plateau inférieur où s'élève 
l'église dédiée à Saint-Marcel et servant de paroisse aux villages 
de Vix et d'Etrochey, assis à ses pieds, et le plateau principal ou 
supérieur. Le dernier est devenu digne d'attention depuis l'exhu- 
mation des preuves parlantes de l'antique Latiscvm. Nous la devons 
à un esprit aimable et éminent, non moins jaloux d'étaler ces 
preuves au grand jour, que de retrouver les traces du château de 
Gérard. J'ai nommé M. Gustave Lapérouse, à Châtillon-sur-Seine, 
ancien conseiller général de la Côte-d'Or et qui a laissé de si bons 
et honorables souvenirs dans l'arrondissement de Sens, dont le 
gouvernement impérial lui avait confié l'administration. 

Latiscum fut détruite à l'époque des invasions par les Vandales, 
lit-on dans Histoire et légende du pays ie la Montagne^ par M. Mi- 
gnard. Gérard la releva de ses ruines t may il ne fu pas si fors 
€ comme devant et l'on tint le cuens Gérard toute sa vie de son 
« patrimoine, et i demeura comme en sa propre maison » ajoute 
le manuscrit, de Beaune. On y lit tout un chapitre sur le mont 
Lassois, sur le château de Rous.sillon, sur son puits t le plus mer- 
€ veilleux qui fut oncques », sur la bataille livrée par Charles-le- 
Chauve au pied de cette forteresse, récits amplifiés de la chronique 
de Vézelay et où la fiction parait s'être substituée très souvent à 
l'histoire véritable. Je n'ai donc point à m'y arrêter, mais à exposer 
comment viennent d'être rendues au jour les fondations présumées 
du château rédifié par Gérard de Roussillon. 

Les premières fouilles ordonnées par M. Lapérouse avaient pour 
objectif le château dont le nom demeure pour toujours associé à 
celui de son illustre possesseur. Au centre environ du plateau 
supérieur, un léger exhaussement du soi en marquait l'emplace- 
ment suivant la tradition. Les premières fouilles concentrées sur 
ce point furent heureuses. On ne tarda pas, en effet, à retrouver, à 



GÉRARD DE ROCSSILLON. 25 

ras de Tancien sol, les substructions d'un vaste édifice en forme 
de parallélogramme, divisé en une douzaine de salle de dimensions 
différentes, mais disposés en carrés parfaits. Seulement Taspect de 
ce plan et Tappareil de la construction accusaient nettement 
l'époque gallo-romaine. 

Plus de doute dès lors ; si là s'élevait réellement le château de 
Roussillon, son fondateur avait utilisé, pour les approprier à sa 
nouvelle construction, les restes d'un palais romain, lequel dut 
à son tour remplacer un ancien oppidum gaulois. Cette version 
n'a rien d'invraisemblable et se fonde sur un grand nombre de 
cas analogues. 

Il restait à exploiter le « puiis merveilleux » dont, selon l'auteur 
du poème Wallon dans la description du château de Gérard : 

Nulz très plus biaux verrez ne finit avant ce puis 
Ne vit nulz n'est plus bel n'en plus fort lieu seoir. 

Je ne puis mieux faire à cet égard que de publier les intéres- 
santes et précieuses indications dont je suis redevable à M. Gus- 
tave Lapérouse lui-même : 

Gérard de Roussillon, m'écrivit-il le 26 avril 1884, compte 
encore dans le Ghâtillonnais tant de mémoires fidèles, que j'ai 
toujours recherché, avec le plus grand intérêt, tout ce qui peut 
faire connaître son véritable rôle et se rattacher à l'histoire de sa 
vie, si mal connue encore. Je n'eus donc pas de peine à décider 
quelques-uns de mes parents et amis à entreprendre des fouilles 
parmi les débris qui couvrent l'emplacement de l'ancien oppidum 
de Latiscum, et nous avons pensé qu'un des premiers points à 
explorer était le fameux puits mentionné dans la légende. 

« Il nous parut que ce puits, maintenant comblé, avait dû l'être 
« avec les décombres répandus à la surface du plateau. En effet, 
€ son ouverture était encore très apparente. Il n'y avait qu'à 
6 creuser et à enlever des terres rapportées, ce qui eut lieu. Mais 
€ au bout de quelque temps nous abandonnâmes l'entreprise, 
€ parce que les fouilles, arrivées à une certaine profondeur, non- 



26 GÉRARD DE ROUSSILLON. 

seulement devenaient dispendieuses, mais pouvaient entraîner 
des risques pour les ouvriers que nous employions. Ce fut l'avis 
de mon brave Marcel, de Vix, très familier avec ce genre de 
travaux. Marcel dirigeait ceux-ci et il fallut me ranger à son 
avis, qui était de les suspendre. 

c Depuis, la Société archéologique de Châtillon s'étant fondée, 
je crus devoir signaler à son attention les deux lieux antiques 
que renferme notre arrondissement : Yoppidum de Zatiscum et 
VertUium, ville gallo-romaine détruite au milieu du m* siècle 
(actuellement Vertault). A cette fin, notre Société obtint une 
subvention du ministère de l'intérieur, sur l'avis de la Commis^ 
sùm des monuments historiques. Les fouilles ont commencé à 
VertUium seulement, où elles ont été très fructueuses. Mais je 
ne désire pas moins, pour ma part, que les fouilles de Zatiscum 
soient un jour reprises. » 

Mais il faut nous arrêter encore à l'église solitaire qui cou- 
ronne le plateau inférieur du mont Roussillon, car on assure 
qu'elle servait de chapelle au château de Gérard. Cette version 
paraît admissible, du moins pour le fond du collatéral sud dont 
les murs, en petit appareil régulier, rappellent tous les caractères 
de la taille et la disposition des pierres qui entraient dans la 
construction des murs romains et qu'imitèrent les constructeurs 
carlovingiens. Très petites et étroites sont les baies des fenêtres 
et les cintres qui les couronnent reposent directement sur les 
pieds-droits de la maçonnerie. 

Le collatéral droit appartient donc très probablement au temps 
du comte Gérard et lui peut être attribué. Mais à ces parties 
du IX* siècle sont venues s'ajouter des parties beaucoup moins 
anciennes et qui paraissent appartenir au xn* siècle avec le clocher 
carré du transept. 




^ 
* 




CHAPITRE DEUXIÈME. 

ROMANS ET POÈMES 

De tout temps la France eut ses chansons de geste, c'est-à-dire 
célébrant des actions grandes, belles, mémorables et, après elle 
TAUemagne ses cantilènes, qui, au rebours des chansons de 
geste, sont courtes, vives et rapides. Les uns et les autres étaient 
le Bulletin des combats, t Tordre du jour », suivant le mot de 
M. Paulin Paris. Un événement historique les faisait naître, mais 
à mesure que le temps s'écoulait, ils perdaient leur caractère 
d'authenticité pour devenir légendaires. 

c Plus on lira ces monuments primitifs de notre langue, a écrit 
€ M. Vitet, à propos de la Chanson de Roland^ plus on y verra, 
« non seulement les traces évidentes d'une inspiration native, 
€ mais le germe, parfois la première floraison d'un art exquis. A 
€ côté de ces beautés grandioses, dont tout d'abord on est frappé, 
« et qui viennent moins du talent du poète que de l'énergie de sa 
€ croyance, il en est d'autres plus délicates et qui doivent peut- 
«c être exciter plus de surprise. 

€ Où donc ce trouvère illettré a-t-il pris le secret de ces dialo- 
« gués pleins de finesse ? D'où lui vient l'art de conduire une 
€ scène, d'en diriger l'action, d'en surprendre l'intérêt avec tant 
« d'à-propos ? Ce savoir-faire se mêle à une réelle ignorance (1). » 

(1) Vitet, Première essaie de la Poésie nationale. Paris, 1847. 



88 oilAU) DB ROmWILLOlf. 

Ignorance ! Oui, et nul n'y peut contredire ; mais comme dans 
ces vieux poèmes de la patrie la verve supplée à Férudition. 
L*ime, le sentiment y débordent et avec une abondance dont les 
créations de notre littérature épurée offrent de trop rares exem- 
ples. Conçus au moment de Téclosion de Fesprit national, ils ont 
toute la sève et la fraîcheur d'un printemps. La langue est à peine 
formée, elle est débile, indigente encore, et avec cette matière pre- 
mière, imparfaite, nos vieux poètes édifièrent des œuvres pleines 
de beauté et d'une jeunesse étemelle. 

D'une chanson de geste perdue. — ou du moins que Fon n'a 
pas encore retrouvée, — procèdent les deux poèmes en vers con- 
sacrés à Gérard de Roussillon, l'un en langue d'oc ou provençale, 
l'autre en langue d'oil ou wallone, formées toutes deux de la 
décomposition successive de la langue latine. Dans la première, 
qui florissait au xiv siècle dans le Midi, se distinguaient Raimond 
Bérenger, comte de Provence, Richard Cœur-de-Lion et Guillaume, 
comte de Poitiers. Dans le nord de la France c'étaient les trouvères, 
parmi lesquels Thibaut, comte de Champagne, Chrestien, de 
Troyes, mort vers 1190, Guillaume de Lorris et Robert de Bouron, 
gentilhomme du Gâtinais-Sénonais, allié à la célèbre famille des 
Barres. C'est dire assez quel rôle, dans la formation de la langue 
d'oil, fut réservé à nos contrées, où, comme le remarque M. Tarbé, 
€ on trouve encore des mots gaulois, latins et francs dont cette 
« langue se forma (1). » C'est le patois bourguignon, et il s'éten- 
dait jusqu'à la Suisse romane. 

Le même rôle fut réservé au dialecte picard ou wallon, qui, des 
pays de FOise s'étendit à ceux de Sarabre-Meuse et des Ardennes. 
Là, comme le fait remarquer M. d'Essigny: c Fidiôme des paysans 
€ est encore le même que celui dans lequel sont écrits les Mémoi- 
€ res du sire de Joinville, qui vivait au xni* siècle (2). » 

L'Ile-de-France occupant le centre de ces deux berceaux de 

(1) M. Tarbé, Recherches s%r r histoire du langage. Paris, 1851. 

(2) M. d'Essigny, Origines de la langue picarde. 



GÉRARD DE ROUSSILLON. 29 

notre langue, elle s'assimila, dans son royal domaine, les dialec- 
tiques roman et wallon, nés et développés autour d'elle; elle fut, 
pour ainsi dire, le creuset où naquit le Français moderne. Soyons- 
en fiers, rien de mieux; mais parlons avec piété et respect des 
premiers germes du véritable esprit français, car celui-là est nôtre, 
et, malgré l'engouement pour notre haute littérature, renouvelée 
des Grecs et des Romains, il eut, en temps plus modernes, d'il- 
lustres continuateurs, qui seront la gloire éternelle de notre lan- 
gue : Molière et La Fontaine. 

Bien peu d'érudits, dans nos contrées, connaissent le roman en 
langue d'oil de Gérard de Roussillon. A n'en point douter pourtant, 
c'est parmi nous qu'il vit le jour, et il y parait bien à l'exactitude 
et à la fidélité des sites qu'il décrit. Ensuite sous quel patronage 
écrit le poète ? Les vers choisis par nous comme épigraphe nous 
le disent: C'est le gentilz Robert de Tonnerre et la comtesse 
Jeanne, sa femme, et sœur de Jean II, comte d'Auxerre, et les deux 
beaux-frères étaient ffardienSj c'est-â dire protecteurs 

De réglise qui garde 
Le corps du duc Gérart 

Et puis combien de lieux secondaires dans notre département 
doivent à la fantaisie du poète de figurer dans son récit : le Val- 
Beton, le Vau-Boutot, climat de la commune de Saint -Père, 
Pierre Perthuis, Quarré-les-Tombes, Arcy-sur-Cure, bien d'autres 
encore qu'il décrit avec la minutie et la fidélité d'un témoin atten- 
tif épris du sol natal. 

De ce poème essentiellement local, on en connaît plusieurs 
manuscrits, l'un à la grande Bibhothèque, un autre, annoté par 
Lacume de Sainte-Pallaye à celle de l'Arsenal, et deux autres à 
Troyes et à Montpellier. Ce dernier, qui avait appartenu au monas- 
tère de Vézelay, passa au chapitre de Sens, où la Révolution 
aurait bien fait de le laisser, car on le transporta, avec d'autres 
manuscrits, à la Bibhothèque d'Auxerre, qui ne sut point le con- 



30 



GERARD DE ROUSSlLLOIf. 



server. Aujourd'hui, cet enfant de la Muse des trouvères est à 
Montpellier, en plein pays des troubadours ! 

Lacume déchifiOra, copia et commenta également, nous apprend 
une note du père Laire, ce poème de Oétafi de Boussillon, mais 
il n'osa se risquer à le publier. 

C'est que la philologie, l'étude des langues naissait à peine. Il 
apppartenait aux éminents philologues de notre temps d'exhumer 
de la poussière des bibliothèques toute une série de parchemins 
qui, depuis des siècles, n'avaient pas vu la lumière, et de retirer de 
cet alliage de métaux précieux quelques filons natifs ou inaltérés 
du génie national. Legrand d'Âussy s'y essaya, mais après avoir 
façonné à la moderne, c'est-à-dire dénaturé, quelques-uns de ces 
poèmes. Vint alors M. Francis Guessard, très versé dans l'étude 
des formes grammaticales, aussi habile archéologue en philologie 
que Viollet-le-Duc en matière d'architecture. M. Francis Guessard 
poursuivait, dans le silence du cabinet, la restauration de nos vieux 
poèmes nationaux lorsque la même main qui créa la Commission 
de la Carte des Gaules, qui ordonna les fouilles d'Alise, de Triguè- 
res-sur-Ouanne, de Gergovie et du Mont-Beuvray, résolut d'ex- 
humer nos vieux poètes français. Un décret impérial de 1852, 
rendu sur la proposition de M. Fortoul, ministre de l'Instruction 
publique, en ordonna la recherche et la publication, en même 
temps que celle des Chants populaires de France. Mais le plan 
était trop vaste, il fallut le restreindre pour le rendre exécutable. 
Un autre décret limita l'entreprise aux poèmes chevaleresques de la 
Geste française, ou cycle carlovingien les plus anciens de tous, les 
plus intéressants et les plus purs, puisqu'ils ont servi de modèle 
aux autres (1). Les anciens poètes de la France parurent successi- 



(1) De féodale qu'elle fut pendant Fera carlovingîenne, l'épopée se fit 
chevaleresque avec les romans d'Arthur et la Table ronde, puis pédante, 
si Ton peut dire, par la paraphrase des héros de l'antiquité. Au second 
cycle appartient le Saint-Graul, d'un trouvère sénonais, Robert de Bou- 
ron, gentilhomme allié à la famille des Barres. 



^ta 



ifcf*" 



•1 



GERARD DE ROUSSlLLOIf. 31 

vement à la librairie Franck, 67, rue Richelieu, et comprennent 
déjà 48 volumes, toute une bibliothèque ! 

Le poème provençal de Gérard, annoté par M. Francisque 
Michel, parut l'un des premiers, après Ouy de Bourgogne, et fut 
réédité aussitôt à Berlin, par le docteur Hoffmann. • C'est alors 
qu'un érudit dijonnais, M. Mignard, qui venait d'annoter, sur les 
meilleurs textes, le poème Wallon, le publia par souscription (i). 
J'y reviendrai plus loin. A la même époque (1858), le Congrès 
scientifique d'Auxerre inscrivait sur la liste de ses travaux la 
question suivante : 

€ 14* Quel est, d'après les documents authentiques, le rôle 
« qu'a joué dans les événements du ix* siècle le comte Gérard de 
« Roussillon, fondateur de l'Abbaye de Vézelay, dont les poèmes 
c et les romans des siècles suivants ont popularisé le nom ? > 

€ Caractériser ces écrits au double point de vue historique et 
t littéraire. » 

MM. Mignard et Chérest demandèrent la parole sur cette ques- 
tion. Elle fut donnée d'abord à M. Mignard, et l'érudit dijonnais se 
borna à l'exposé sommaire des conclusions de son ouvrage qui 
venait de paraître. M. Chérest aborda ensuite la question avec 
plus de détails; on peut même dire qu'il l'a épuisée, car avec 
cette lucidité merveilleuse, ferme et concise qui caractérise son 
remarquable talent, le docte auxerrois a donné à l'assemblée le 
résultat des investigations laborieuses qu'il poursuivait, à cet 
égard, depuis plusieurs années. Entre autre faits saillants de la 
lecture de M. Chérest, il faut signaler sa découverte, à Vézelay, 
« dans les lieux qui doivent à Gérard leur fortune et leur renom- 
« mée, de la Chronique latine^ aujourd'hui perdue, dit M. Mignard, 
« et sur lequel le poème s'appuie entièrement (2). » Or, M. Chérest, 
comme je viens de le dire, l'a retrouvée à Vézelay même, chez 



(1) Le roman en vers du 1res excellent puissant et noble homme Gérard 
de Bmsillon^ publié pour la première fois par M. Mignard. Dijon, 1858. 
(% Congrès scientifique d'Auxerre, t. Il, p. 259. 



32 OBBAED DE ROUSSILLOlf. 

M. DesDoyers (1). C'est la copie faite en 1614, par Pirot, avocat 
d'A vallon, et indiquée par Letors àLebeuf en 1745. M. deMontille, 
qui vient de publier le roman, en prose française, de rHôtel-Dieu 
de Beaune, ignorait encore Theureuse découverte : c Cette copie 
c de Favocat Pirot a disparu, dit-il, sans qu'on en puisse suivre 
c la traC'C (2). 

M. Mignard a fait graver, pour accompagner son beau travail, 
neuf dessins d'après les originaux du manuscrit de la Bibliothèque 
Richelieu. Ils sont au trait et quelques-uns coloriés; la naïveté de 
l'expression permet de les faire remonter au xi"" siècle ; le détail 
absolument barbare rappelle le faire des plus anciens chapiteaux 
de Vézelay. 

Le hasard m'a fait retrouver récemment une miniature, très 
fine et très soignée, visiblement détachée d'un manuscrit du 
poème de Gérard. Elle se trouve parmi les dessins du Louvre, où 
elle est arrivée avec la collection Sauvageot. J'ai imaginé de la 
copier, puis de la publier, car, avec elle, se soulève une question 
bibliographique intéressante, à savoir que, parmi les copies 
connues, celle à laquelle appartint la miniature, était d'un luxe 
et d'une richesse peu ordinaires (3). 

Cette digression n'était point sans objet, car elle m'amène à 
parler du beau monument érigé en l'honneur de Gérard de Roussil- 
lon par un lettré dijonnais. M. Mignard a publié pour la première 
fois, dans son ensemble et d'après les manuscrits que je viens 
d'indiquer, le poème en langue d'oil. Ayant été amené, comme je 
l'ai dit, sur le terrain dont M. Mignard a pris possession, je ne 
pouvais, dans le choix qu'on va lire des épisodes du poème inté- 

(1) Congrès scientifique d'Auxerre, i. II, p. 328. 

(2) Cronicques des fais de feurent Monseiçur Oirart de RossUlon^ à son 
vivant duc de Bourgoingney et de dame Berthe, sa femme^ fille du conte 
de Sans, que Martin Besançon fist escpre, en Van MCCCLXIX, par L. de 
Montille, secrétaire-adjoint de la Société d'Archéologie de Beaune. Paris, 
Champion, 1880; Beaune, Batault-Morot, éditeur-imprimeur. 

(3) Voir II, appendice. 



GÉRARD DE ROUSSILLON. 33 

ressant nos contrées, procéder qu'avec lui et par lui. Impossible, 
du reste, de trouver un meilleur guide ; car celui-ci a tout 
compulsé, tout approfondi, tant sous le rapport de l'histoire et de 
la légende ou de l'exacte et saisissante peinture de la vie au 
Moyen-Age, qu'au point de vue des origines de notre langue. 

Le poème provençal de Gérard est du xn* siècle et le wallon du 
xni*. Puis la prose bientôt détrôna la poésie. Avant le milieu du 
xv% un lettré de la cour de Philippe-le-Bon, nommé Jehan Wau- 
quelin, c translatait, (c'est son mot), du latin en notre langue 
maternelle que nous disions Wallet ou Françoys », la chronique 
de Vézelay, Gesta noàilissimi comitis Gerardi de Rossilltm. C'était 
en 1447. Le manuscrit original du roman en prose a disparu, mais 
une copie splendide, en minuscules gothiques et ornée de riches 
miniatures, existe à la Bibliothèque palatine de Vienne. Deux 
autres en mêmes caractères, mais moins riches, se trouvent à la 
Bibliothèque nationale, et un quatrième, en écriture cursive du 
XV* siècle, à l'Hôtel-Dieu de Beaune. Il lui fut légué en 1470 par 
Martin Bezançon, châtelain de Beaune, « et dame Guigeon de 
c Salins, sa compaigne, à l'intention que jamais il ne soit dédié 
€ que à l'usaige et passe-temps des sœurs et sans le mectre hors 
« dudit hôpital. > 

Dans sa séance du S2 juillet 1839, le comité historique des 
manuscrits analysait un rapport de M. Maillard de Chambure, 
archiviste de la Côte-d'Or, sur le manuscrit de l'Hôpital de Beaune, 
qu'il jugeait ainsi]: 

« Ce roman est plus complet que le poème wallon et plus inté- 
« ressant que le provençal. Il en diffère par la chronologie et s'en 
€ éloigne encore plus par le récit des événements. Il présente un 
« grand nombre de faits précieux pour l'histoire de l'établissement 
« de la féodalité rivale du pouvoir royal. Sous le point de vue 
« littéraire il présente des épisodes d'une variété attachante et 
t d'une admirable couleur. » 

M. de Monlille, secrétaire-adjoint de la Société d'Archéologie de 

Beaune, a voulu se charger de mettre au jour, et à ses frais, le 

8 



34 OÉRARD DE ROUSSILLON. 

manuscrit du roman en prose de Jean Wauquelin. G*est une 
œuvre de grand luxe et toute locale, car elle sort des presses d'un 
imprimeur de Beaune, M. Batault-Morot, et je ne sache pas que la 
typographie bourguignonne ait encore produit une œuvre aussi 
belle, aussi irréprochable à tous les points de vue. De beaux fac- 
similé du manuscrit l'enrichissent; mais peutrêtre nous touchent- 
ils moins que la remarquable introduction dans laquelle M. de 
Montille expose le fruit de ses investigations bibliographiques sur 
la matière. Jamais dissertation plus serrée et très instructive ne 
fut d'une lecture plus agréable, plus propre, par conséquent, à 
faire la fortune du livre. 

Comme M. Mignard, mais en se tenant plus spécialement à son 
sujet, M. de Montille a tout vu et tout approfondi. Les lettrés bour- 
guignons lui seront surtout reconnaissants de la biographie d'un 
de leurs ancêtres, Jehan Wauquelin, dont M. de Montille a paru 
retrouver les points essentiels de sa vie et de ses œuvres et jus- 
qu'à son nom véritable. 

Le plus exigeant n'aurait rien de plus à désirer, n'était son tirage 
bien restreint. L'auteur s'adresse seulement, il est vrai, au public 
lettré, mais ce public, espérons-ie pour l'honneur du pays, compte 
bien deux ou trois mille individus, et le livre de M. de Montille a 
été tiré à trois cent cinquante exemplaires seulement, chiffre qui 
soulève bien des objections, celle-ci notamment : 

Notre époque, si avide d'émotions, de surprises et d'aventures, 
n'ayant pour se repaître que des œuvres où la verve est tarie et 
l'inspiration épuisée, qui pourrait dire si la popularité des rap- 
sodes du feuilleton, se jouant de tout goût, de toute méthode, et 
aussi ignorants pour la plupart que le commun de leurs lecteurs, 
ne le céderait pas bientôt devant une pubUcation, à bon marché, 
de nos romans de chevalerie, plus ou moins traduits et commen- 
tés? La littérature du colportage, il y a un demi-siècle encore, ne 
comportait point d'autres éléments, et elle prospéra en répandant 
dans les campagnes les romans des Dou^ preux de CHtleiMgne, de 



GÉRARD DE ROUSSILLON. 35 

Qvy de Bourgogne^ des Q^natre fils Ayman et bien d'autres encore. 
M'est avis, dès lors, qu'une édition populaire de Gérard de Rous- 
sillon, délicatement rajeunie, obtiendrait un succès d*autant plus 
assuré que le roman en prose, et même le poème, sont conçus le 
plus souvent en des termes que nos paysans parlent encore aujour- 
d'hui. 

C'est une entreprise à tenter, et l'état d'exténuation de notre lit- 
térature populaire présage assez qu'elle se fera un jour, peut-être 
même demain, à la grande gloire de nos vieux écrivains et au 
grand profit de la masse des lecteurs, dont l'esprit recherche avec 
avidité les surprises et les aventures. 

l)*ici là, plusieurs épisodes de la vie légendaire de Gérard de 
Roussillon, et particuUèrement ceux qui se nouent et se dénouent 
dans nos contrées m'ont paru intéressants à reproduire* Les 
savants commentaires de M. Mignard en rendent la lecture facile- 
ment intelligente, et pourtant, chose étrange, malgré leur grand 
âge, ils pourraient encore se faire comprendre sans interprête, car 
leur langage n'est guère plus rocailleux que celui des premiers 
poètes de la Renaissance. Très souvent même il est plus clair et 
plus naturel. 




CHAPITRE ni 

LA LÉGENDE DE GÉRARD. 

Dans la Chronique de Vézelay, dont procèdent les poèmes et le 
roman, le chantre de notre héros fait honneur de sa naissance au 
pays bourguignon, où le héros a vécu et où reposaient ses cen- 
dres, Gérard devient sous sa plume : 

c Chief du lignaige à nos dux de Bourgoingne » autrement dire 
leur premier ancêtre. Ses États avaient presque rétendue de ceux 
du roi Charles-le-Chauve : 

Sa puissance duroit doiz le Rim (1) en Lorraine 

Tout droit jusqu'à Beonue (2) qu'est assise en Espaigne 

Quar Gérart fut d'Auvergne, d'Avignon, de Gascoigne, 

Sire de Limosin et de toute Bourgongne, 

Ausserre, Tonnerrois, Nivernois, d'Alemaigne ; 

Tenoit Montbéliard, la comté de Farotes (3) 

La puissance de Basle souvent le fit grans rotes (4) 

De Lyons, de Genève, Savoie et Dalphiné. 

Sans compter qu'il tenait : 

Grant part de I^ombardie 
Et de Flandres partie 



(1) A partir du Rhin. 

(2) Bayonne. 

(3) Le comté de Ferrette et non les FareSj bourgs du Dauphiné, comme 
le croit M. Mignard. 

(4) Pour Hottes f querelles. 



OftRARD DE ROUSSILLOlf. 37 

Et que son autorité s'étendait sur cent quatorze comtes, bers 
(barons), daupbins, bannerets et châtelains, et qu'enfin 

Sept roi li sunt aidant toutes fois qa*il guerroie : 
Ce sont li roi d*Ongrie, d'Espaigne et de Cécile 
D*Arragon, de Navarre, Gallice et Sébile (i) 
Et ne lui failloit point ses chiers cosins de Frise. 

Gérard avait été élevé à la cour de Louis-le-Débonnaire, son 
bienfaiteur. La dissension s'étant mise entre les trois fils de l'em- 
pereur, Louis et Charles, ligués contre Lothaire, vont le trouver en 
son château du Mont-Lassois, que le poète décrit comme le feraient 
pour ainsi dire encore nos paysans d'aujourd'hui : 

L'église de Poutières, siet sur le flum de Soigne (2) 
Très bien près de Laussois ; c'est une grant monteigne, 
En qui si comme lisons en la très fort hautesce 
Ot jadis ung chastiaus qui fut de grant noblesce ; 
En Faut de la monteigne avait un noble puis : 
Nolz très plus biaux veuz ne fuit avant ce puis (3). 
Ne vit nulz n'en plus bel n'en plus fort lieu seoir. 
Le Mont de Rossillon, si comme l'on peut veoir, ' 
En tours réons (4) en hauz quarrés fait par nature 
Et d'une part et d'autre par humaine facture. 



Si comme oï avis, es Lassois, moult meschut (5) 
Après assez de temps au duc Gérard eschut 
Li pays, li chastiaus ; mais avant fut refais 
Non pas si biaux si fors com quant il fut deffais. 
Deis enqui (6) cilz chastiaus fut Rossillon nommés ; 
Et de lai prist son nom Girard si renommé 

Le roi Charles et son frère s'acheminèrent donc vers le Mont- 
Lassois : 

Li dui frères Lothaire tantôt s'acheminèrent 
A Rossillon venirent, iqui Gérard trovèrent, 

(1) SévUle. 

(2) Seine. 

(8) Ce puits existe encore sur le Mont-Lassois, comme je l'ai dit plus 
haut, p. 25. 

(4) Tours rondes. 

(5) Malchance. 

(6) Depuis ce temps-là. 



38 GÉRARD DB ROUSSILLOIf. 

Gérard vont requérir que il soit de leur guerre 

Contre leurs ains ney frère qui leur veut toillir (1) terre. 

Gérard les exhorte à la paix, à la concorde. Rien ne peut le déci- 
der à prendre parti contre Tun ou l'autre des trois fils de l'empe- 
reur Louis, de son bienfaiteur. 

En TAusserois se vont li trois frères encontrer 
Li dui contre le tiers vont leur guerre montrer 
Ce fut à Fontenoy où fut cette bataille ; 
L'on ne treuve en escript en fait n*en divinaille (2) 
Si grande occision, si grant mortalitey. 

Charles et Louis vainquirent Lothaire à Fontenoy. Au lieu d'imi- 
ter tous les autres seigneurs, qui eurent hftte d'abandonner la 
cause du vaincu, Gérard lui reste fidèle. Charles-le-Chauve s'en 
indigne comme d'une défeauté, cartons deux étaient beaux-frères, 
selon la légende : 

Li clercs qui en latin ceste ystore posa 

Dist que Charles li Chauf sa serour (3) espousa 

Qu*ont a nom Esluis et si estoit mains née 

De Berthe sa serour qu'estait de lei ains née (4) 

Berthe et Esluis dont je fais cy le conte 

Furent files Huguon de Sens le noble conte 

Or avint quant Huguon et sa femme morurent 

Les noblesses de Senz (5) es deux sœurs eschéurent. 

Si grande était encore au xni* siècle la renommée de l'antique 
Sénonie, que l'auteur du poème latin, voulant rehausser la gloire 
de son héros, en fait le gendre d'un comte de Sens, probablement 
imaginaire, car l'existence de Hugon est loin d'être démontrée. 
Cette version prévalut, du reste, pendant tout le Moyen-Age. On 
lit dans le manuscrit du xni^ siècle intitulé : Les Vies d'anciens 
saints : 



(1) Toillir, ôter. ^ 

(2) Ni en imagination. 

(3) Du latin soror, sœur. 

(4) Ains née, du latin anti natu. 

(5) Les fiefs ou terres nobles du comté de Sens. 



GÉRARD DE ROUSSILLON . 39 

c Une noble pucelle ygaur (égale) à lui, fu donnée au dit Gérard 
f par Toial mariaige, qui auait nom Berthe, fille Hugon, conte de 
« Sens. » Un autre manuscrit de la Bibliothèque nationale, mais 
en latin et venant de Clairvaux, dit : 

« 

€ Monseigneur Geinrart de Rossillon se saisit de Sens comme de 
« son héritaige, à cause de sa femme, qui était fille du conte. > 

Et tous les historiens bourguignons, jusqu'à nos jours, tinrent 
le fait pour avéré, non moins que celui d'une sœur cadette de 
Berthe, que Charles-le-Chauve aurait épousée. C'est ainsi qu'on 
écrivait l'histoire autrefois, et combien, même de nos jours, ne 
l'écrivent guère autrement! Les vieilles histoires ont du moins un 
mérite, celui d'offrir une image exacte de nos temps héroïques, 
précurseurs de notre civilisation. 

La légende rapporte ensuite comment Gérard, apprenant la 
nouvelle de la mort du père et de la mère de Berthe « prestement 
f envoya ses gens à Sens prendre et saisir la conté, comnje cellui 
« qui droit avoit en héritaige de par sa femme qui l'ains née estait 
€ des II, comme vous avez oy », dit le roman en prose de Jehan 
Wauquelin, édité par M. de Montille, et il ajoute : 

« Le roi Charles le-Chauve qui en fut advertis très malcontent 
€ en fut, pour laquelle cause manda Gérard par devers lui, lequel 
f y vint aussi hardiment et libéralement, comme ne doubtant en 
€ rien le roi ne sa malvielence. Prestement que ledit Gérard fut 
€ venu en la présence du roi et que il l'eust salué et demandé la 
« cause pourquoi convenir l'avait fait mandé si en haste devant 
€ lui, le dit roi sans le dit Gérard dire sa raison, le regarde ainsi 
€ comme de travers et fut assez longuement que il ne deist mot. 
« Gérard repliace sa parole devant dicte, en disant : 

« — Mon chier seigneur, dictes moy par vostre bon plaisir la 
€ cause pourquoi mandé m'aves si soudainnement. > 

« A ces mots répondit le roy et dist : 

€ Vous, Gérard de Roussillon, qui fut si hardis de vous donner 
€ ce conseil que de vous mectre et bouter en la possession de la 
€ conté de Sens? vous qui estez nostre subjet et qui nul droit ne 
« action n'y avis sans nostre licence et congié auxquels de droit 



40 OiRARD DE BOUSSILLON. 

... à cause que aussi bien avons esposé la fille au bon conte 
Hue de Sens, que Dieu absoîUe ; 

€ Gérard oyant le roy comme tout esmeu d'ire (1) et de mal 
talent (i) crosla la teste et dist en telle manière : 
« — Mon très puissant seigneur, je cognais assés que je suis 
vostre subjet à cause d'aucunes seignories et terres que je tien de 
vous et de votre coronne de France, mais non point de toutes les 
seignories que par la permission de Dieu je possède et pour ce, 
je ne cuide (3) en rien avoir offensé votre royale majesté pour 
moi estre mis en possession de la conté de Sens. Car vous devés 
sçavoir que en toutes seignories féodales les hains nés précèdent 
les moins nés et ce veux-je tenir et proposer soit par sentence, 
déclaration de droit ou autrement et vous respond que de tout 
mon pooir je le deffendray, tant que Dieu me tiendra la vye au 
corps. 

« Laquelle parole dicte prestement le roy lui respondit par un 
a grant desdaing : 

« — Par Saint-Denis de France, maistre Gérard, ce ne demourra 
« pas ainsi, car avant que la conté de Sens vous demeure quiète et 
€ liège, je vous donrai tant à tistre que trop tart en viendry au 
€ repentir et si vous pense à mener si bonne guerre si aspre 
€ que de mon royaulrae vous conviendra partir comme povre 
€ truand. » 

La querelle s'échauffe, à ce point que Charles menaça Gérard de 
le faire pendre, « ce que réplique ce dernier est une laide chose à 
€ roy dicte de un sien prince. > Finalement le roy se retire « sans 
« dire ung seul mot, comme tout enflé de maltalent (mauvaises 
« pensées) et se jura, assure notre auteur, que jamais au dit 
€ Gérard ne fauldra (ne manquera) de guerre tant qu'il vivra. » 
(Jehan Wauquelin, M. de Montille, p. 77 et suivantes.) 

§ 

Le dessin accompagnant ce travail représente en trois scènes 
distinctes les épisodes de la querelle. Je reviendrai plus ample- 
ment, à l'appendice, sur la question de biographie qu'il soulève; 



(4) Ému de colère. 

(2) Remua la tète. 

(3) Croig. 



GÉRARD DE ROUSSILLOlf. 41 

mais il me faut rappeler ici cette inscription en minuscules gothi- 
ques qu'il porte à sa partie inférieure ; 

a Ctomment la guerre en commença dentre le roy Charles-le- 
c Ghaulf et monseigneur Gérard de Roussillon, a cause de la conté 
c de Sens et des paroles injurieuses que ung jour les deux princes 
c dirent l'un à l'autre. » 

Ce ne sont là que des fictions et cependant le caractère histo- 
rique de la légende se soutient d'un bout à l'autre. La querelle 
des deux prétendus beaux-frères rappelle les divisions des petits- 
fils de Gharlemagne; elle expose bien ces dépendances, vis-à-vis 
d'un suzerain, d'un vassal suzerain à son tour et qui constituent le 
lien féodal. Gérard dépend du roi pour ses domaines en Neustrie, 
mais en Austrasie, Basse-Bourgogne, Dauphiné et Provence le 
même vassal est suzerain. Cette puissance des grands vassaux, 
comme leurs élans chevaleresques, contraste avec les menées 
déloyales de Charles-le-Chauve attaquant Gérard en traître, f sans 
« nulle quelconque defSance (défi) ainsi les droits d'armes requiè- 
« rent. » Ses officiers sont chassés de la ville de Sens, le château 
de Rossillon et tous les domaines de Gérard tombent sans résis- 
tance. Lui-même, après avoir pu réunir une poignée de braves, 
est vaincu à Poligny. La prévision du roi Charles se réalise : il 
part du royaume « comme povre truand ! » Bèrthe, le modèle des 
épouses chrétiennes, vrai type de douceur, de bon sens et de rési- 
gnation courageuse, l'accompagne. Soumis pendant sept ans aux 
rudes épreuves de Texil, ce héros jusqu'alors gâté par la fortune 
en est réduit, pour vivre, à se faire garçon charbonnier et Berthe, 
couturière. L'un des neuf dessins du xi* siècle qui accompagnent 
le poème de la Bibliothèque nationale, et fidèlement reproduits par 
H. Hignard, représente ainsi les deux époux avec cette double et 
naïve légende : 

« Cy dessoubs est Girard de Rossillon, duc, qui porte un faix de 
c charbon et gagne sept deniers par jour, et Berthe, couturière, 
« qui gagnait par jour un denier. » 



42 GÉRARD DE RODSSILLOff. 

Un jour la reine de France, la sœur de Berthe, rencontre fortui- 
tement les deux proscrits, et alors se développe une série de char- 
mants épisodes, au terme desquels Charles f daignant pardonner 
« tous ses torts à Gérard, lui rend toutes ses terres et honneurs. » 
L'adversité avait mûri le caractère de Gérard, qui eut pour pre- 
mier soin, dès son retour en Bourgogne « d'eschasser hors d'avec 
« lui flatteurs, lobeurs (trompeurs), et toutes telles manières de 
« gens. » Ceux-ci se vengèrent en excitant contre lui le roi Charles» 
qui avait gardé son caractère cauteleux, suborneur et emporté. 
Le démon réchauffa de nouveau sa haine contre Gérard et la 
guerre se ralluma. 

Mais Gérard, par ses vertus, avait mérité la protection divine, 
et elle lui ménagea toute une série de victoires, de triomphes 
éclatants. La première bataille, livrée dans le Hainaut, non loin 
du château de Gérardmont, fut une victoire que le roman de 
Beaune rapporte ainsi : 

€ Le roy avait, au commencement de la bataille, bien trois 
c hommes contre ung, mais nostre seigneur, qui est le vray juste 
« des justes, avoit regardé la justeté qui estoit en monseigneur 
« Gérard et pour ce, il Tavoit regardé de ses yeux débonnaires. 
« Charles, le roy de France, fut bien honteux et dolent, quant à 
« tout une si noble et si puissante compagnie que il avait été 
€ desconfis et rué jus par lés Bourgoignons (1). » 

L'année suivante, le roi Charles provoque Gérard à une autre 
rencontre, près Soissons, et y fut également « desconfit ». Notre 
auteur ajoute : 

c Le roy qui plus estoit dolent de la honte que de la perdition 
c de ses hommes, jura foi que il devoit Dieu et Sainct Denis de 
« France que ou (2) milieu de Bourgoingne ira encoires combattre 
c son anemy mortel Gérard de Rossillon cui qu'il soit ou beaul ou 
c lait. Adonc (3) furent aucuns bons preudommes qui lui remons- 

(1) M. de MontiUe, Chronique de Vhospice de Beaune, p. 287. 

(2) Au. 
(S) Alors. 



oiRAtlD f)E ROUSSILLON. 43 

trèrent que pour Dieu il voulsist encore une certaine espace 
actindre. . ., mais comme homme hors du sens et enragé de ce 
que jà par II fois il avait esté si honteusement chassée du 
champt, ne voult actendre à nulle quelconque bonne raison que 
on lui sut dire ou remonstrer, et fit tout incontinant venir ses 
héraulx et messagiers auxquels il donna en charge d*aler par 
par devers le duc Gérard et lui faire sçavoir que, à ung certain 
jour qui adonc fut nommé, il feust tout certain que s'il estoit si 
hardi de l'attendre, il seroit combattu de puissance contre puis- 
sance en la vallée de Betum (1), laquelle vallée est située entre 
la montaigne de Verzelay et le chastel de Pierre-Pertuisée. 
Laquelle chose venue à la cognoiscence de Monseigneur Gérard 
de Rossillon par les devants dits héraulx et messagiés du roy, 
comme homme non doubteux et ne paoureux (peureux). » 

Jamais, depuis que la France est, plus cruelle bataille ne fut 
livrée ; ce fut la troisième, mais non la dernière. L'auteur du 
manuscrit latin, dont le roman de Beaune et les poèmes en vers 
ne sont qu'une transcription amplifiée, imagina d'y décrire, sous 
des noms supposés, les plus grandes batailles dont parlait l'his- 
toire. Celle de Pierre-Perthuis est donc réelle, sauf la fidélité des 
noms et des lieux. Qu'on substitue Fontenoy à Pierre-Perthuis, le 
ruisseau d'Andryes à la Cure, enfin à Gérard et Charles les trois 
petits-fils de Charlemagne et l'on aura l'idée de la terrible bataille 
de 841, qui fut le point de départ des grands États de l'Europe 
moderne. 

Sans autre souci de la vérité historique l'auteur y fait figurer 
c III rois sarrazins, IV amiraulx et l'empereur de Grèce » à titre 
d'auxiliaires des peuples de la partie septentrionale du domaine 
de Lothaire, comprenant, Lorrains, Thiois, Haynuyers (Hainaut), 
Brabançons, Ardennois, Frisons et Bourguignons. 

Dans le poème, bien supérieur au roman en prose, le récit 
abonde en vers excellents et bien sentis : 

La deffiance (^) faite, le jour pris sans délai 
C'est vers Pierre-Pertus, assis soubz Vézelai 

(1) Aujourd'hui Vau-Boutot, climat de la commune de Saint-Père. 

(2) Le défi. 



44 OfalARD DB ROUSSlLLOlf. 



Oncques (1) sangliers de bois, ne loup ou austre beste 
De lui vaingier ou prendre sa proie n'out telle feste 
Parmi cette valée corant à grant bandon (2) 
Fut toute de sang roige ^3} qui la court de randon (4) 
Et crut si la rivière, par droite force vive 
Qu'elle issit du chenel n'y out si haute rive 
Pour la doleur des cuers de ceulz qui la perdirent 
Leurs amis, a celle aiguë cuère cest'nom li mirent 
Guère vault autant dire comme gent accorée (5) 
De doleur, de tourment et d'engouisse enpiorée. 
Dessur celle rivière la ung chastiau massi 
Entour croît de bons vins et Tappeiron Assi (6). 

L'armée du roi Charles a pour cri de guerre Manljoie et Saint- 
Denis ! Crions Bourgoigne et Rossillony dirent les rois auxiliaires 
de Gérard. Son père Droon « le vielz chenus » à une autre « forge » 
(idée). Saint Georges, le patron des chevaliers; a un sanctuaire 
non loin de là, à Quarré : 

- Sa chapelle est cy après où lieu qu'on dit Qarrées 
La seront tués pourté à chars et charretées 
Li mort qui au jour d'hui iy perdront mort el vie 



Luit ensemble respondent criant à haute gorge 
Nous voulons au jour d'hui escrier Saint-George. 

La bataille s'engage ; le récit en est vivant, mouvementé : 

Liars (7) resplendit touz de splendissours des armes 
Des armez (8), des aubers, des lances, des jusarmes, 
Des escus et des targes, des espées d'acier 
La terre desoubz eulz trembla et resonna 
Tant fut grand la bataille, fière, forte et aperte 
Que du sang des occis fut la terre couverte. 

(1) Jamais. 

(2) Avec grande abondance. 

(3) Rouge. 

(4) Avec impétuosité. 

(5) A qui le cœur saigne. 

(6) Arcy-sur-Gure. M. Mignard, page 158, note 8, place à tort le Pierre- 
Pethuis du poème dans le Languedoc. 

(7) L'air. 

(8) Casques. 



eiRARD DE ROUSSILLOlf • 45 

Les guerriers les plus illustres tombent dans la mêlée. Si accou* 
tumé qu'il soit à de pareils spectacles et si bien cuirassé à l'en- 
droit de la pitié, le vainqueur s'émeut à la vue de tant d'horreurs 
et le poète traduit cette émotion de Gérard si heureusement que 
dans ses paroles aux f messagiers du roy »» il n'y a pas un vers 
qui ne touche l'âme et ne la pénètre : 

U dit aux messagiers : Regarde ces pays, 
Li roi et je (i) serons à touiours mais (2) haïs 
Vous ne vées que mors et pies et bras et testes, 
Vous ne vées que sanc que maingeront les bestes. 
Vous ne povez voir ne herbe, ne verdure ! 



Je suis trestouz certains ; les gens nous maudiront 
Et contre nous à Dieu les bestes muiront (3). 

Gérard envoie chercher Berthe, dont la douleur est plus 
profonde encore, et ils ensevelissent tous ces milliers de cadavres 
dont le sang a rougi les eaux de la rivière du Val-Beton, sur- 
nommée depuis Ghorée (4), la Cure. Les morts les plus illustres, 
leurs parents les emportent ; on inhume les autres à Quarré-les- 
Tombes, où Dieu fit pour eux le miracle de multiplier les c sarcuis » 
(cercueils) les plus « belx » qu'on puisse voir : 

Girard et dame Berte de bon cuer prièrent 
De deux nuiz et deux jours ne burent, ne mangièrent. 
Et jurent que jamais n'useroient que pain d'orge 
Jusqu'à tents qu'à Quarrées, où Ton oure Saint-George 
Soient mis chrétiennement en noble sépulture 

Oès comment Diex fist pour eulx très grand miracle : 
Ils trovèrent le main (5) pour chascung habitacle 
Les très plus bîaux sarcuis, ja plus belx n'en verres. 
Ils furent en sept jours tout dedans enserrés. 

(1) Et moi. 

(2) Du latin maffis, plus. 

(3) Mugiront. 

(4) Mélange de chair et de sang. 

(5) Le matin. 



46 GÉRARD DE ROUSSILLON. 

Plusieurs sarcuis y a, li ungs sont mis sur l'autre ; 

Les grand gens sont dedans sanz argent et sans peaultre (1) 

Li menus dedans terre en très biaux sarcuis furent 

Li Sarrazins en cros (2) tuit ensamble mis furent. 

Non pas où (3) les Cristiens ne près du cemestère : 

Diables en leur enfer en font soubz eulz letière (4). 

Mais je dois m'en tenir à ces citations, car elles suffisent à éta- 
blir ce que j'ai dit plus haut de l'allure vive et primesautière des 
vieux écrivains de la langue d'oiK de leurs expressions et de leurs 
tournures de phrase relevant directement du latin. Leur langue 
étonne et surprend par des beautés de plus d'un genre. C'est dès 
l'époque de la Renaissance que le français tend à s'en écarter pour 
se fixer enfin dès le xvii» siècle et devenir ce modèle d'élégance, de 
clarté et de précision que tous les lettrés du monde admirent. 

Je n'ai point à m'occuper ici des autres poèmes, du même 
temps, dont notre Gérard fut le héros. Comme la Bourgogne, le 
Dauphiné et la Provence étaient remplis du souvenir de sa droi- 
ture, de sa loyauté, de ses victoires, comme de ses défaites ; leurs 
poètes y puisèrent le sujet de leurs chants, avec les différences 
établies par les traditions locales. Ils créèrent ainsi deux autres 
personnages épiques assez différents du Gérard de Rossillon. En 
Dauphiné, ce fut Gérard de Vienne^ publié par M. P. Tarbé, et en 
Provence, Gérard de Fraite, indépendamment du Gérard de Raus- 
sillon en langue provençale. Chacun d'eux est aussi national pour 
les contrées qui l'ont vu naître que notre poème peut l'être en 
nos régions. 

Le roman bourguignon de Gérard, le seul qui rentre dans mon 
sujet, nous a été conservé par un certain nombre de manuscrits 
diversement précieux. Le plus ancien, celui du Musée britannique 
de Londres, a été publié par M. Francisque Michel (édition Jannet 

(1) Espèce de métal. 

(2) En croix. 

(3) Avec. 

(4) Litière. 



GÉRARD DE ROUSSiLLON. 47 

18S6). Vient ensuite, comme des plus recommandables par son 
ancienneté, le manuscrit de Sens, des archives du chapitre métro- 
politain, qui fut transféré, en 1793, à la Bibliothèque d'Auxerre. Je 
dirai plus loin, à Tappendice, comment il est allé s'échouer d'Au- 
xerre à Montpellier. 

Ce manuscrit semble avoir primitivement appartenu à Tabbaye 
de Vézelay, ainsi qu'un autre moins ancien, provenant de la famille 
du président Bouhier, de Dijon. Ce dernier fut également soustrait 
par le docteur Prunelle à la Bibliothèque d'Auxerre au profit de 
Montpellier. Une autre copie du xiv* siècle, attribuée à Jean Bou- 
hier, aïeul du président, et dédiée à Jeanne de Bourgogne, femme 
du roi Philippe-le-Long (1316), appartient à la Bibliothèque de 
Troyes. Une autre enfin, transcrite par Eudes Savestrot, clerc de 
Châtillon-sur-Seine, se voit à la Bibliothèque nationale sous le 
n» 18,103. C'est sur celle-ci que Lacurne de Sainte-Pallaye rétablit, 
suivant le père Laire, plusieurs feuillets qui manquaient au 
manuscrit de Sens. 

Comme il arrive toujours d'oeuvres inégalement anciennes, ces 
manuscrits présentent diverses variantes, qui reflètent les modifi- 
cations graphiques successives du vieux français. Plusieurs savants 
philologues, M. Francis Guessard, notamment, ont reconstitué 
plusieurs passages du poème de Gérard entachés d'interpellations, 
qui faisaient tache dans l'ensemble. De leurs travaux, un fait se 
dégage, qui ajoute à nos regrets de la perte du précieux manuscrit 
dont la Bibliothèque d'Auxerre s'est vue dépouillée : c'était le plus 
ancien et le plus correct de tous, après celui du Britisch Muséum. 




— ^ 



CONCLUSION. 



Gérard ne fut donc pâs dans Tbistoire tel qu'il apparaît dans la 
légende : un monarque puissant et auquel d'autres rois rendaient 
foi et hommage. Tout autres sont ses titres à l'admiration et au 
respect. 

C'est par les qualités morales dont il était doué qu'il sut conqué- 
rir l'affection et la reconnaissance des peuples confiés à sa sagesse 
par l'empereur Lothaire et son fils et par leur dernier héritier, le 
jeune Charles, roi de Provence. Si peu nombreux que soient les 
faits de sa vie arrivés jusqu'à nous, tous respirent l'esprit de droi- 
ture, de générosité et de justice. Par ces qualités si différentes de 
l'esprit de trahison et d'astuce dont s'inspiraient les plus hauts 
personnages de son époque, il se montra véritablement grand ; 
il conquit par elles l'immense popularité attachée à son nom. 

On peut affirmer, en toute assurance, qu'il sut toujours borner 
son ambition au strict accomplissement du devoir. Gouverneur ou 
régent de la Bourgogne transjurane, de la Provence et du Dauphiné 
à l'époque des premières manifestations de l'esprit féodal, il sut 
le contenir et subordonner tous les pouvoirs, — on pourrait dire 
toutes les tyrannies, — à l'autorité d'un seul chef. Comme homme 
de guerre, il fut la sauvegarde de ses peuples. Les Sarrazins» 



GiRARD DB ROtJSSILLOff . 4d 

retranchés aux embouchures du Rhône, sentirent la vigueur de 
son bras, comme les Normands, dont il débarrassa les deux rives 
de la Seine. On vit ainsi, pendant plus de vingt-cinq années, réu- 
nir en lui des éléments de grandeur tout à fait distincts et très 
souvent s'excluant l'un par l'autre : la vaillance éprouvée de 
rhomme de guerre et tous les talents, subordonnés au devoir, de 
l'homme d'État. 

Faut-il s'étonner, dès lors, si à cette triste époque, les peuples 
peu habitués à rencontrer de telles qualités chez ceux qui les gou- 
vernaient, placèrent le comte Gérard si haut dans leur admiration 
et leur reconnaissance, qu'il éclipsa dans leurs souvenirs le nom 
de tous ses contemporains. Et ils ne se trompaient point, si l'on 
considère de quelle hauteur morale il domina les plus illustres. 

Le plus remarquable de tous, Hincmar, le grand ministre de 
Charles-le-Chauve, déploya, lui aussi, et sur un plus grand 
théâtre, de réelles qualités d'homme d'État, mais ternies par un 
parti-pris constant de ruse et de violence. C'était sa règle et il ne 
sut guère s'en affranchir. Loup, abbé de Ferrières, fut aussi l'une 
des âmes bien trempées de ce temps. Cœur ferme et droit, esprit 
cultivé, épris, comme Gérard, d'humanité et de justice, il eut 
marqué à toutes les époques et dans tous les pays. Mais simple 
abbé de l'une des grandes institutions monastiques du pays séno- 
nais, Loup de Ferrières échappe, sous les autres rapports, à tout 
parallèle avec notre héros. 

Un seul homme, s'il eut vécu un quart de siècle plus tôt, 

» 

mériterait cet honneur. C'est Richard-le-Justicier, premier duc 
de Bourgogne. Comme Gérard, ce personnage n'occupe point 
dans l'histoire le rang auquel l'appelaient ses qualités personnelles : 
sa loyauté, sa modération, sa vaillance et son respect profond du 
devoir, du droit et de la justice. Investi d'abord du mandat de 
missus dominictcs, cette grande institution que les temps modernes 
pourraient envier à l'époque carlovingienne, il parcourut les pro- 
vinces pour y entendre et satisfaire les plaintes des peuples contre 



50 GÉRARD DE ROUSSILLON. 

les officiers royaux qui les opprimaient. Et de cette mission il 
s'acquitta de manière à obtenir le glorieux surnom de Justicier. 

Ayant épousé Adélaïde, fille de Ctonrad-le-Jeune, comte d'Au- 
xerre, Richard résidait souvent dans cette ville et y mourut en 921. 
Lui aussi obtint, comme Gérard, de brillants succès sur les Nor- 
mands qu'il tailla en pièces dans la vallée de l'Armançon, et sur 
lesquels il remporta ensuite une autre victoire avec l'aide des 
Auxerrois, conduits par leur évoque. Investi, par la royauté, du 
duché de Bourgogne, il voua sa vie à le maintenir contre de 
turbulents feudataires, comme Gérard avait voué la sienne à 
défendre le patrimoine des enfants de Lothaire. L'usurpation de 
son frère Boson révolté contre les fils de Louis-le-Bègue, le trouva 
inflexible. II assiégea Vienne, dont il chassa Boson, et emmena 
prisonnière à Autun sa femme Hermengarde avec ses enfants, les 
propres neveux de Richard, sacrifiant les siens — iîouveau Bru- 
tus — à l'accomplissement du devoir. 

Richard et Gérard s'honorèrent ainsi par les mêmes vertus, 
mais avec des résultats bien différents; Le premier, arrivé au 
terme d'une carrière heureuse et brillante, vit son fils Raoul pro- 
clamé roi de France; le second, victime de ce même sentiment de 
fidélité qui fit la fortune politique de son digne émule, disparut 
aussitôt de l'histoire, plus oublieuse encore des dernières années 
d'une carrière si glorieuse que de la plupart des faits qui l'ont 
illustrée. 

Mais la poésie, comme on l'a vu, a bien vengé notre héros des 
dédains de l'histoire. Elle l'a irrévocablement classé, dans la 
mémoire des peuples, au rang des plus fameux héros de la vieille 
France. Héros à demi fabuleux, il est vrai; mais qui donc pourrait 
affirmer que de nouvelles découvertes ne viendront jamais remé- 
dier à la pénurie des documents connus aujourd'hui ? Depuis un 
demi-siècle seulement combien de lacunes historiques comblées 
par la découverte inattendue de chroniques ignorées jusques-là ? 
Ainsi du manuscrit du moine Richer, retrouvé par hasard dans 



GÉRARD DE ROUSSILLON. 81 

une bibliothèque d'Allemagne et qui a permis de reconstituer 
historiquement la période d'agonie de la race carlovingienne ! 

De tels bonheurs arrivent rarement, il est vrai, mais enfin ils 
arrivent. Peu d'années s'écoulent sans amener la découverte de 
quelque vieux récit, venant témoigner de faits encore ignorés, 
ou confirmer des points jusque là douteux. Il est donc permis de 
l'espérer : l'histoire du comte Gérard pourra être ainsi éclaircie 
un jour par de semblables découvertes. Certes, elles n'ajouteront 
rien à sa renommée, mais elles en rendront les causes sensibles 
en lui donnant dans l'histoire une place aussi brillante peut-être, 
au point de vue de ses qualités morales, que celle qu'il a conquise 
par sa vaillance dans là légende. 

Car, comme le fait observer M. Chérest (Congrès scienti/lgw 
i'Auxerre, t. II, p. 309) : c Les hommes n'obtiennent guère tant 
c de renommée dans les fictions populaires sans en mériter beau- 
« coup dans Thistoire. » 




APPENDICE 



I. 

ACTE DE FONDATION DES MONASTÈRES DE VÉZELAY 

ET DE POTHIÈRES. 

(Tridait da manascrit 106 de la Bibliothèqiie d'Auxerre.) 

Au nom de la sainte et indivisible Trinité, Gérard, fondateur do Po- 
thières et de Vézelay, et en suivant les privilèges de Tautorité aposto- 
lique et royale, confirmant et corroborant eux-mêmes ce dit testament 
pour toujours. 

A tous les fidèles du Christ, attendant la vie bienheureuse en raison de 
leur piété, de leur charité et de leur vive espérance, à .tous ceux qui 
partout demeurent unis chrétiennement par l'obéissance aux commande- 
ments de Dieu, aussi bien ceux qui viendront plus tard qu'à ceux qui 
existent aujourd'hui et en même temps à tous ceux qui vivront d'ici la fin 
des temps dans le lien de la charité chrétienne, et qui se succéderont, 
ainsi les uns aux autres. Elevé à la dignité de comte par la volonté divine 
et la mansuétude royale, je fais savoir qu'ayant résolu, d'un commun 
accord et d'une commune volonté, avec ma très chère et très aimante 
épouse Berthe (parce que semblablement inspirés par Dieu, nous avons 
eu la même pensée) de fonder avec nos biens et nos possessions, un lieu 
dans lequel Dieu serait perpétuellement honoré ; comme d'autre part les 
pieuses largesses de nos seigneurs et maîtres, qui nous ont si libérale- 
ment comblés d'honneurs et de biens (à savoir notre empereur et sei- 
gneur Louis, la reine Judith notre glorieuse maîtresse, et leur fils, égale- 
ment notre seigneur et maître, le roi Charles, qui ont eu soin de nous 
faire tenir de très grandes possessions), je fais savoir qu'il nous a semblé 
très juste, étant en cela excités par leur amour, de fonder un lieu dans 
lequel seraient adressées de continuelles et solennelles supplications pour 
leurs généreuses offrandes et aussi d'incessantes prières à Dieu pour le 
salut de leurs âmes. Car nous ne sommes pas oublieux de leur bienveil- 



GÉHARD DE ROUSSILLOIf . 53 

lance envers nous, c'est-à-dire de Notre Seigneur Louis et Maître aujour- 
d'hui régnant. 

Mais nous souvenant ainsi de nos ancêtres et de nos parents, savoir, 
Luithard et Grimilde, et aussi Hugon et Oava de très douce mémoire, et 
encore de leurs aimables enfants fils et filles, vivants et morts, lesquels 
nous étaient unis par le sang, par l'aiTection ou les alliances naturelles, 
et entre tous Leufroy et Adalard, très nobles comtes, nous avons voulu 
également que dans ce même lieu que nous établissons avec Taide du 
Christ, nous avons voulu qu'il soit fait pour eux de continuelles prières, 
comme propitiation de leurs péchés, et aussi que leur souvenir y fût éter^^ 
nellement rappelé dans la suite des temps. 

C'est pourqnoi nous avons réglé que pour ces parents d'une part, aux* 
quels nous succédons de droit naturel, et d'autre part pour tous les 
autres ci-dessus nommés, et enfin pour tous nos amis et généralement 
pour tous les fidèles, perpétuel souvenir durerait en ce même lieu, 
en môme temps que prière continuelle serait faite pour tous et à per- 
pétuité. 

Moi gentilhomme Gérard, et avec moi ma très chère femme, par pieuse 
et croyante dévotion, établissons et avons construit ce monastère et 
demeure des serviteurs de Dieu, dans ce lieu convenable et apte à la fin 
que nous nous proposons, et par nos largesses et l'oiTrande de notre for- 
tune et de tous nos biens, avons procuré à ce monastère tout ce qui est 
dû au culte de Dieu, selon les exigences d'une pieuse et prévoyante pré- 
caution, et tout cela selon les ressources dont Dieu nous a fait disposer, 
donnant ainsi à Dieu une générosité semblable à celle qu'il a lui-même 
eue pour nous, tout ce qui nous appartient, et lui rendons par là de justes 
actions de grâce. Et ainsi est fondé et construit le lieu de notre dévotion, 
en l'honneur de Notre Seigneur Jésus-Christ, en vénération des bienheu- 
reux apôtres Pierre et Paul, sur la rive de la Seine, dans un endroit situé 
en face de la ville appelée Poultières par les anciens, dans le territoire 
de Laccoîa en Bourgogne, pour que là cette vénérable demeure soit 
visitée par les fidèles et y reçoive leurs vœux et supplications, et que la 
viô céleste y soit toujours pratiquée avec ardeur et attendue avec empres- 
sement par des religieux vivant sous la règle des instituts du bienheureux 
Benoît. Et à ce monastère avons donné les domaines suivants : 1» le 
domaine de Poultières, dans le voisinage duquel est situé ledit monast^e ; 
et dans ce domaine tout ce qui nous appartient par droit d'héritage, tout 
ce qUe nous a donné notre seigneur le roi Charles, tout ce que nous y 
avoiis ajouté à nous même par acquisitions légitimes, et en plus tout ce 
qui en dépend et tout ce qui s'y rattache de quelque manière que ce soit ; 
2o au territoire de Sens, le domaine de Sixte avec toutes ses dépen- 
dances et tout ce qui s'y rattache ; le domaine de Moncicica avec toutes 



54. GÉRARD DB ROUSSILLON. 

ses dépendances et tout ce qui s*y rattache ; le domaine de Paron et de 
Villiers dans ce même territoire, avec toutes leurs dépendances et tout ce 
qui s*y rattache. Et semblablement dans le même territoire, le,. domaine 
appelé Piscatoridj situé sur les rives de TYonno, tout ce qui nous est 
venu de lldin, notre vassal, et tout ce qui touche à la Piscatoria, en 
toutes choses seulement que nous y possédons et sommes connus y 
posséder; et aussi tout ce qui nous appartient dans le territoire de 
Troyes. 

Et en même temps avons fondé un autre monastère dans les mêmes 
intentions et par semblable dévotion, destiné celui-ci à être la demeure 
de servantes de Dieu vivant religieusement et sous la règle de Saint 
Benoît, et cela en Thonneur de Notre Seigneur Jésus-Christ, le dit monas- 
tère étant dans le lieu et le territoire appelé Vézelay, dans le pays avalon- 
nais, au royaume de Bourgogne, A ce monastère avons donné : i^ Vézelay 
sur-le territoire duquel est élevé le monastère, et que nous avons échangé 
avec notre maîtresse et glorieuse reine Judith, traitant en cela avec notre 
seigneur et maître le roi Louis de très douce mémoire et en obtenant cet 
échange. Et avec Vézelay, avons donné au dit monastère tout ce que 
nous a donné par son autorité le môme et très doux roi et tout ce qui 
touche à ce domaine, et aussi toutes les choses qui lui appartiennent 
partout où elles seraient. Et avons donné enfin, Dornecy, Cures, Fontenay 
et Molnitum, et aussi tout ce que nous avons acquis dans le territoire 
Avalonnais, sus-désigné, dans le Tonnerrois, avec toutes les dépen- 
dances des dits domaines, partout et n'importe dans quel territoire elles 
seraient. 

Donc avons donné toutes et chaque chose que nous avons acquises et 
que nous avons pu acquérir, et appartenant aux domaines et territoires 
ci-dessus énoncés, aux saints lieux et aux monastères désignés plus haut, 
et les avons consacrés à la société et à Futilité de ceux qui y serviront 
Dieu, et cela à perpétuité, nous réservant seulement pour nous Tusufruit 
de tous ces biens notre vie durant, et prenant pendant cela a notre charge 
et Tentretien et la défense de ces dits monastères. C'est pourquoi tout 
changement ou toute addition qui serait faite à ce que nous avons offert 
aux dits monastères, tout ce qui dans les choses, dans les obligations ou 
dans toute autre prescription faite sous l'inspiration de Dieu, serait contre- 
dit ou ajouté, ou bien encore tout ce qui dans n'importe quel temps serait 
offert par des fidèles quels qu'ils soient en dehors de ce qui leur est dû 
du dehors, ou en dehors des droits de leurs domaines, juste réti*ibution 
et légitime entretien des religieux attachés aux monastères, que tout cela 
soit et demeure annulé par notre testament. Exceptons toutefois que pour 
la bénédiction de ces monastères, chaque année seront offertes au Saint-* 
Siège des bienheureux apôtres, auxquels avons consacré ces mêmes 



GÉRARD DE ROUSSILLON. 55 

monastères, c'est-à-dire à Rome, ville pontificale, deux livres d'argent, 
offrande destinée d'après notre propre volonté à montrer qu'il nous plaît 
d'exercer chaque jour des œuvres de charité et de bienfaisance. Mais à 
part cette obligation, que les religieux vivent en paix, libres de toute 
autre charge, offrant solennellement leurs prières à Dieu pour nos glo- 
rieux seigneurs et maîtres Louis Auguste et Charles son fils, pour nos 
maîtresses de bonne mémoire, Judith et Hermengarde, et aussi pour 
Hermentrude, la femme de notre seigneur Charles ; et en même temps 
pour la mémoire très sainte de nos aïeuls et de nos aïeules, de leurs fils 
et de leurs filles, vivants ou morts dans le Seigneur, et enfin pour nos fils 
et nos filles à nous-mêmes, morts ou défunts et pour tous nos amis et 
pour la multitude entière de tous les fidèles eux-mêmes. 

Quant à ce qui est de ce monastère de Vézelay et de celui nommé plus 
haut, nous les avons mis sous la juridiction des bienheureux apôtres de 
Rome, ainsi que tout ce qui leur appartient, et par notre testament nous 
les avons confiés pour toujours à tous les saints Pontifes de cette ville 
qui occuperont tour a tour le siège apostolique dans les siècles futurs, 
pour qu'ils les gouvernent, pour qu'ils y commandent (réserve faite toute- 
fois du droit bénéficiaire de donner a n'importe qui ou de changer quoi 
que ce soit) et enfin pour qu'ils y déposent toutes choses à perpétuité, de 
telle sorte que, par leurs soins empressés et par leur vigilante surveil- 
lance, toujours la fleur de la piété puisse vivre dans ces monastères, 
selon notre pieuse intention à nous-mêmes, et aussi pour qu'elle y pro- 
duise continuellement des fruits de plus en plus abondants. Mais ce que 
nous voulons avant tout, c'est que toutes les fois qu'un abbé ou une 
abbesse de ces susdits monastères, érigés par nous et en raison de notre 
respect pour Dieu et pour notre sainte religion, en l'honneur des saints 
apôtres, viendra à quitter cette terre, les congrégations elles-mêmes 
telles que Dieu aura voulu qu'elles se trouvent alors habitant ces monas- 
tères, aient le pouvoir de choisir pour successeur, et cela sur la consulta- 
tion et d'après l'avis des personnes sages, l'un ou l'une des leurs, étant 
personne de bonne vie et de bonne réputation avec la grâce de Dieu, le 
souverain Pontife, alors régnant prononçant toujours sur cette élection. 
Et encore que toujours le nécessaire pour l'entretien des religieux soit 
toujours sérieusement assuré quand il s'agira d'accepter dans le mo- 
nastère des frères ou des sœurs, de peur que. Dieu nous en préserve, 
ces congrégations ne viennent à tomber, les ressources dont elles dispo- 
sent étant épuisées par un trop grand .nombre de religieux ou de reli- 
gieuses. Mais ce que nous désirons surtout, ce que nous ordonnons et 
ce que nous voulons qu'on nous promette sous la foi du serment, c*est 
que jamais non plus, en intervertissant l'ordre de nos intentions, on ne 
vienne en troubler l'exécution. Et si quelqu'un touchait à notre testament. 



» -f.»l 



ipmiHH^p^pM^^pi^pmi^p^^vM«^^Mi-»^F^^^v^^«-«i*^^^ 



56 GÉRARD DE ROUSSI LLO Pf . 

en nous voulons croire cette chose impossible, qu*il sache que par là 
même il encourt la colère de notre seigneur et maître le pieux roi, et le 
Seigneur-Dieu lui-môme lui faisant porter la peine de sa fautCi sur la sen- 
tence même du Souverain Pontife, il encourt ainsi comme sacrilège et 
comme violateur des choses saintes, la peine d'excommunication, et à 
moins de pénitence, la damnation éternelle. Et vous très saints Pères et 
Évoques de la sainte Église, nous vous supplions par notre rédempteur, 
de vous montrer toujours les auteurs et les aides puissants de notre 
pieuse entreprise. Nous demandons enfin à nos pieux et très chei*s servi- 
teurs, habitants de ces monastères susdits, fondés par nous avec tant de 
piété, nous leur demandons de conserver toujours en leurs cœurs un 
pieux et vigilant amour pour la dévotion et la vraie religion, nous leur 
demandons qu*ils se montrent en toutes choses comme de vrais ministres 
de Dieu, ne donnant à personne aucune occasion de mépriser leur ordre 
sacré efleur caractère religieux ; nous leur demandons de regarder tou- 
jours le Pontife romain comme leur chef, comme leur consolateur habituel 
et leur tuteur, lui restant toujours unis par les liens de la plus ferme cha- 
rité, comme au corps et aux membres de TÉglise, restant aussi unis à la 
tète de tout le corps chrétien, qui est le Christ lui-même. Et pour que ce 
testament fait par nous en pleine piété et dévotion, obtienne toujours son 
elTet, nous Tavons signé de notre main et fait signer par les hommes les 
plus illustres. 

Sceau de Gérard^ comte, Sceau de Berlhe mon épouse, qui tous les 
deux offrirent à Dieu ces monastères pour le salut de leurs âmes, et qui 
confirmèrent ce don et le firent confirmer par testament. 

Sceau d*Éva, leur fille, qui après avoir pris connaissance de cette 
volonté de ses parants et du don qu*ils ont fait à Dieu, Ta consenti elle- 
même en l'affirmant et affirmé en y consentant. 

Sceaux de Teuderic, de Dunon, d'Aivert, Dimonis^ Fanuel, Frédebert, 
Baunari, Radulphe, Wideric, Gérard, Sigebert, Retard, Gislemard, 
Abbon, Gauzselin, Auzgar, Airbald, Optad, Bernon, Galfare, Adalard, 
Athon, Odobert, Ardulphe, Austoric, Berehare, Amalbert, Raganaud. 

Daté du f^^èsent mois de mars, en la 22* année du règne de notre glo- 
rieux et sérénissime seigneur et roi Charles. 



IL . 

LES AUTRES FONDATIONS DE GÉRARD. 

D*après la tradition, Gérard de Roussillon ne borna pas ses largesses à 
la construction de Vézelay et de Pothières. 11 aurait fondé en outre d'aotres 
abbayes, ainsi mentionnées danà le Manuscrit de Beaune : 






-V, 






GÉRARD DB ROUSSILLON. 57 

t Item Hz (Gérard et Berthe), fondèrent une abbaye dans les fourbours 

• de la cité d'Aussen^e, moult riche et moult belle et y mit des moinnes 
f de Tordre de SainctrBenoist, mais maintenant ce sont chanoinnes et 

• Tappeir on Téglise monseigneur Sainct PieiTe. 

« Item, une autre en Flandre en laquelle a a présent moinnes noirs, 

• et me semble que c*est Téglise Saint-Bertin, qui est situé en la ville de 
c Saint-Omor, et en sa dicte conté de Nertes ou de Burbant (Brabant) 

• fonda, édiffia et construisit plusieurs églises, comme Tabbaye de Leuse, 
i réglise N.-D. de Anthoing, celle de Condet (Gondé) et Téglise de 

• Royalcourt. » 

Item, un moult noble prîoré que on appelle Sixte, là où monseigneur 

• Gérard fit son giste la dernière fois que il combattit le roi Cbarles-le- 

• Chauve, et dit Thistoire que Sixte est au dessoubs de Sens. 
■ Item, réglise Sainte-Marie et Saint-Lazare d*Avallon. 

S'il en fut ainsi, Ton doit regretter que les chartes de fondation- de ces 
églises et abbayes, moins favorisées que celles de Pothières et de Véze- 
lay, ne soient point arrivées jusqu'à nous. Mais peut-on repousser abso- 
lument la tradition? Non, car elle reçoit une sorte de sanction des légen- 
des historiques du Brabant, de la Flandre et du Hainaut, non seulement 
en ce qui a rapport aux fondations ci-dessus indiquées, mais à d'autres 
encore situées dans les mômes lieux que Gérard gouverna au nom do 
Témpereur Lothaire. 

Comment pourrait-il se faire, observe très justement M. Chérest, que 
dans la Gaule septentrionale tant de lieux invoquassent Gérard comme leur 
fondateur, s'il fût resté complètement étranger à ces pays. {Congrès 
scientifique d'Auxerre^ t. II, p. 307). 

La Collégiale d' A vallon. 

L'église de Sainte-Marie de Saint-Lazare d'Avallon. Les vieux historiens 
de la Bourgogne rapportent qu'on y voyait un très ancien reliquaire où 
Gérard était représenté offrant l'église à la Sainte-Vierge. Il portait une 
plaque d'acier sur laquelle était gravée cette inscription : 

« Je suis Girard de Rossillon, duc de Bourgoingne; VigUse d'Auallon 
« pour iV. P. fondai pour les victoires que Dieu me domina contre Charles- 
le-CAoMve et nos ennemis Van VIII cent XLVI. » 

Ce reliquaire a disparu. Le Nécrologe de l'église Sainte-Marie et Saint- 
Lazare fixe la mort du bienfaiteur au IV des nones de mars 874. 

D'après les historiens de l'ancienne Bourgogne, notamment Bargedé, 
la charte de fondation existait dans les archivas de l'église. Courtépée cite 
un procès-verbal dressé en 1554 par le conseiller Bégat, qui affirme avoir 
vu cette charte. 

Voilà des témoignages, sinon tout à fait dignes de croyance, du moins 
^cutables, et d'après lesquels la tradition acquiert une sorte de consé- 
tsratioA bistoriqusi 



58: GÉRARD DE ROUSSILLON. 

Prieuré de Sixte. 

Au territoire de la commune de Michery, à deux kilomètres de Pont- 
sur- Yonne, se voient encore les restes de cet ancien prieuré. Victor Polit 
nous en donne, dans son Itinéraire (voyage 5), ces quelques détails : 

« Lesbâiiments primitifs ne sont pas parvenus jusqu*à nous. Le corps 
t de logis principal, auquel on accède à travers un large fossé, ne semble 
« dater que du xvi® siècle, de même que deux tourelles flanquées aux 
« angles de Tenceinte, aujourd'hui ruinée et couverte de broussailles. 

« A droitCi dans la cour, on retrouve Tancienne chapelle. Presque 
« intacte il y a peu d'années, elle fut démolie en grande partie vers 1842 
« pour construire une auberge sur la route. Les petites fenêtres cintrées 
« indiquaient le xii^ siècle. 

« Ce prieuré fut fondé parle fameux Gérard de Roussillon, qui le légua 
« à l'abbaye de Vézelay, avec la terre de Villemanoche. ». 

Arrivons maintenent à Tancienne abbaye de Saint-Pierre à Auxerre. 

Saint-Pierre d' Auxerre. 

Au vi^ siècle, le règlement de Saint Aunaire mentionne déjà cette 
abbaye. Depuis, elle figura au troisième rang, à la suite des abbayes de 
Saint-Germain et de Saint- Amatre. On croit qu'elle fut détruite par les 
Sarrazins. En admettant la réalité de la tradition, Gérard de Roussillon 
l'aurait donc seulement réédifiée. 

La Galliana Christiana, t. Xll, au témoignage de M. Leclerc de Fou- 
roUes, l'historien de l'abbaye de Saint-Pierre d' Auxerre, mentionne ce 
fragment d'un ancien nénrologe de l'église Saint-Pierre : 

« Tertio nouas octobris obiit bonœ memoria Gerardus de Rossilione Sur- 
a ffundiœ corne et dux qui fuit fondator hujus ecclesiœ, aique conventus. »^ 

« C'est sans doute ce texte, ajoute notre éminent concitoyen, qui aura 
« fait penser à quelques auteurs que Gérard de Roussillon avait été le 
« fondateur de notre église ; ils se sont évidemment trompés, puisqu'elle 
« existait déjtà. Ce fragment du nécrologe, pieux souvenir de la recon- 
« naissance des religieux, ne signifie pas autre chose que la réédification 
a de l'ancienne église par le comte de Bourgogne. Ainsi l'ont interprété 
« les frères sainte Marthe, dans un passage cité au tome XllI de la Gaule 
« chrétienne. » (Annuaire de V Yonne ^i^i^^"^. 192). 

De cet ancien Nécrologe, l'église actuelle de Saint-Pierre n'a gardé 
aucune trace. Mais il va do soi qu'en lui-même, il ne peut conduire à la 
preuve du point en litige. Aucun auteur ne témoigne, comme pour la 
Collégiale d'Avallon, d'une charte de fondation qui constituerait une. 
preuve réelle, irréfragable. 

Le litre du comte et duc de Bourgogne, attribué au comte Gérard par le 
Nécrologo et adopté de confiance par M. Leclerc de Fourolles, procède en 
droite ligne de la légen4&9 loin de pouvoir la consacrer. 



r 



■Pfjw.^- 1 



G&RARD DE ROUSSILLO^. 69 

m. 

L'INSCRIPTION TUMULAIRE DE THIERRY. 

Il ne reste aucune trace des pierres tombales de Gérard et de Berlhe, 
inhumés à Polhières. Elles n'existaient même plus, paraît-il, au moment 
de la destruction de Téglise abbatiale à \a fin du siècle dernier. Quant au 
bas-relief du porche de Téglise Sainl-Pèro-sous-Vézelay, et composé de 
deux figures qu'on suppose être celles des deux époux, c'est une œuvre 
de la fin du xiii^ siècle ou du commencement du xiv^. 

L'inscription tumulaire du jeune Thierry, leur fils, qui avait été inhumé 
à la fin du ix" siècle dans l'église de Fothières, subsiste encore en partie. 
C'est l'un des spécimens les plus importants de l'épigraphie carlovin- 
gienne. Dom Martène et Durand, dans leur Voyage littéraire, t. I, p. 105, 
en ont publié le texte. M. Mignard lui a consacré une notice intéressante 
dans le compte-rendu des séances tenues à Dijon en 1852 par la Société 
française d'Archéologie. Le savant dijonnais a pu découvrir un fragment 
de cette pierre tombale dont il a gratifié le musée de Ghâtillon, après en 
avoir publié le fac simile, que M. do Caumont a reproduit dans son Abécé- 
daire d' Archéologie j 1. 1, p. 105. 

Ce fragment est bien conservé. Il compte encore sept vers en belles 
lettres augustales, liées et enclavées les unes dans les autres. 



IV. 

UNE MINIATURE ÉGARÉE. 

Ma copie de la miniature du Louvre jointe à ce travail comporte des 
explications qui trouvent ici leur place. 

Parmi les miniatures de la superbe collection léguée au Louvre par 
M. Sauvageot, il y en a plusieurs d'uiio grande beauté, d'autres ont un 
certain intérêt historique. On peut à la rigueur ranger parmi les promiéi^s, 
la miniature portant le no 1054 et ainsi désignée au Catalogue du Mu,^ée 
Sauvageot par M. Sauzay, conservateur au Musée du Moyen- Age et de la . 
Renaissance, au Louvre. 

1054. -- Assemblée tenus à Verdun en 545, dans laquelle Charles-îe- 
Chauve partage avec ses deux frères, Lothaire et Louis, la succession de 
son père, Louis I«', roi de France et empereur d'Occident. 

Travail français, extrait d'un manuscrit du xv« siècle. 

H. 0,20. — L. 0,23. 

L'erreur est singulière, impardonnable, l'artiste du xv« siècle ayant 
pris soin d'indiquer lui-môme au bas de sa peinture le sujet de la compo- 



60 GÉRARD DB ROUSSILLOlf. 

Bition. Le voici et écnt en minuscules gothiques, comme on peut le voir 
au bas du dessin : 

« Comment la guerre ene&mmença d'entre le roy Char les le-Chaulf et 
« monseigneur Gérard de Romsillon à cause de la conté de Sens, et des 
« paroles iniurieuses que ung jour les deux princes dirent Vun à 
« rautre. » 

Mieux inspiré que M. Sauzay, M. Paul Mantz, dans une lettre qu*il m*a 
fait rhonneur de m'écrire, restiti^ à la peinture en question son véritable 
sujet. 

MINISTÈRE 

DE l'instruction PUBLIQUE 

SX DBS BEAUX-ARTS. 

• Palais-Royal, le 27 février 1882. 

« Monsieur, 
• En réponse à la lettre que vous m*avez adressée le 28 du mois der- 
t nier, j*ai l'honneur de vous informer que vous êtes autorisé à- faire 
t reproduire une miniature du Musée du Louvre, réprésentant: La que- 
t relie de Charles le Chauve et de Gérard de Roussillon. 

« La miniature en question sera mise à votre disposition pendant plu* 
« sieurs lundis consécutifs. Vous serez d'ailleurs tenu de vous conformer 
« aux règlements et prescriptions déterminant les conditions dans Ics- 
« quelles doivent s'effectuer les travaux de cette nature et de vous 
« entendre à ce sujet avec M. l'Administrateur du Musée du Louvre, 
« auquel vous présenterez cette lettre, 
a Recevez, monsieur, l'assurance de ma considération distinguée. 
. • Pour le Ministre et par autorisation : 

• Le Directeur général des Beaux-Arts, 
t Signé : Mantz. 

« Monsieur Eug. Vaudin, peintre à Auxerre. • 



J'ai pu reproduire à peu près, dons les dimensions de Toriginal, La 
querelle de Charles-le-C haute et de Gérard de Roussillon^ puis la dessi- 
ner moi-même sur pierre lithographique, procédé moins parfait et moins 
agréable à l'œil que la photoglyptie. La reproduction n'en est pas moins 
fidèle et rend exactement le style guindé, prétentieux et un peu maigre 
du dessin au xve siècle. On touchait déjà a l'art de la Renaissance, si 
éloigné par le style de la simplicité magistrale des compositions du 
xiii" siècle. 

Quant aux costumes, il n'y faut chercher aucune tendance vers la 
vérité. C'était un usage généralement reçu pendant le Moyen-Age et la 
Renaissance de ne jamais représenter les personnages des temps passés 
avec les costumes de l'époque à laqnelle ils vivaient, mais de les habiller 



GÉRARD DR ROUSSILLOlf. 64 

à la mode da jour. Notre artiste a donné à Charles-le-Ghauve, à Gérard 
et à tous les autres personnages de la composition, le costume du xv* 
siècle, au lieu de celui des derniers temps de l'époque carlovingienne. 

Un autre usage dealers consistait à représenter sur un môme dessin 
des scènes différentes. Notre dessin en comprend trois. 

 gauche le roi Charles, assis sur son trône, tenant le sceptre à la 
main, portant un manteau bleu fleurdelysé, avec un grand collet d'her- 
mine, robe rouge, couronne en tète et entouré de plusieurs personnages, 
interpelle Gérard dans les termes que j'ai rapporté plus haut (p. 39). 

À droite, le roi s'éloigne et quitte le palais suivi de ses pages et de 
quelques seigneurs. 

Au second plan, le roi rend la justice. Au dehors une place et les mai- 
sons environnantes. Le ton général de la miniature est très fin et accuse 
un soin infini des détails. Le Catalogue des dessins du Louvre la men- 
tionne, p. 209, 2« partie, sous le n^ 1345. 

Ma copie étant achevée, je m'enquis de savoir de quel exemplaire du 
roman de Gérard la miniature a pu être détachée. 

Au Louvre, les documents manquent absolument à cet égard ; si la 
miniature dépendait de l'un des manuscrits en vers, la légende qui est 
au-dessous serait en vers également. La pièQO ne peut donc appartenir 
qu'à un manuscrit en prose, celui de Beaune ou tout autre. J^adressai 
deux épreuves de mon dessin à M. Batault-Morot, l'intelligent imprimeur 
du manuscrit de Ceaune, et il lès remit à M. de Montille, l'éditeur môme 
de cette précieuse publication, lequel me fit l'honneur de m'udrcssor une 
lettre des plus circonstanciées, et dont je citerai quelques passages : 

• Volnay par Beaune (Côte-d'Or), le 6 juillet 1882. 

« Cette miniature, sans aucun doute, a dû appartenir à l'un des manus- 
« erits de Gérard de Roussillon ; mais duquel de ces manuscrits a-t-elle 
« été arrachée? Les manuscrits en prose et en vers sont nombreux, très 
« nombreux. Je ne dirai pas que je les connais tous, ce serait trop témé- 
« raire de ma part, car au Moyen-Age il en a été fait de nombreuses 
« copies. Beaucoup do couvents en possédaient ; ils aimaient, pendant 
« leur repas, à entendre la lecture des hauts-faits xlu héros bourguignon. 
« Je crois connaître cependant tous ceux qui jouissent d'une certaine 
« célébrité et notamment ceux de Paris (il y en a deux à la Bibliothèque 
« Nationale et un à la Bibliothèque de l'Arsenal) de Troyes, de Mont- 
« pellier, de Bruxelles, de Londres, de Vienne (Autriche) et de Beaune. 
« Je ne parle ici que des manuscrits en prose, et je ne tiens pas compte 
« des manuscrits d'Italie, dont je n'ai jamais eu connaisscnce. 

« Et d'abord, pour procéder par élimination, il est très certain pour 
« moi que la miniature en question n'a jamais appartenu au manuscrit de 



62 GÉRARD DE ROÛSSILLON. 

« Beauno, quoique les dimensions de ce dernier, 0,32 de hauteur sur 
« 0,2â de largeur, semblent favorables à Thypothèse conlraire. Il est très 
« admissible en effet qu'une miniature mesurant 0,28 sur 0,22, ait pu être 
« contenue dans un manuscrit de 0,32 sur 0,22. 

« Mais il est certain, d*autre part, que le manuscrit de Beattne (copie 
■ que Martin Besançon, châtelain ou receveur du duc de Bourgogne^ fit 
« faire en 1469 sur le manuscrit original de Jean Wauquelin, pour servir 
« de passe-temps aux sœurs de i'Hôtel-Dieu de Beaune), destiné à de 
« simples religieuses, n*a jamais été orné de ces fines miniatures et de 
(c ces riches enluminures si appréciées au'xv* siècle, mais qui deman- 
d daient beaucoup de temps et des artistes émériles. Du reste il n*est pas 
« écrit sur vélin, mais simplement sur papier ; on n'y trouve, en fait d*en- 
« luminures, que deux ou trois lettres majuscules très ornées, notamment 
« celle qui commence le premier chapitre, et c'est tout. L'écriture, quoique 
• soignée, n'a rien de remarquable. C'est une simple écriture cursive du 
« XV® siècle. Nous n'y trouvons jamais les minuscules gothiques qui 
« forment les caractères des manuscrits véritablement précieux de cette 
« époque. 

« Lorsqu'on a vu le manuscrit de Beaune, lorsque Ton connait son his- ""' ''^' 
« toire, il est impossible d'admettre qu'il ait jamais pu contenir une 
« miniature aussi parfaite que la miniature en question. Une miniature de 
« cette importance n*a pu appartenir qu'à un manuscrit tout à fait de pre- 
« mier ordre, confectionné à grands frais pour quelque personnage puis* 
« sant. 

c Pourquoi ne serait-ce pas un feuillet détaché d'un manuscrit du duc 
« de Bourgogne? 

« Nous savons précisément, par un compte qui se trouve aux archives 
« de la Côte-d'Or, à Dijon, que le duc Philippe-le-Bon fit exécuter sur velin 
« un manuscrit de l'œuvre de Wauquelin, et qu'il fit orner ce manuscrit 
« de riches miniatures. 

« Qu'est devenu ce manuscrit de Philippe-le-Bon ? 

« Je crois l'avoir retrouvé dans le manuscrit de Vienne en Autriche, et 
« quoique le savant bibliothécaire de la Bibliothèque palatine de Vienne 
« ne semble pas partager mon opinion sur ce point, je la crois néanmoins 
« très fondée. 

« Quoiqu'il en soit, le manuscrit de Vienne est un manuscrit in-folio, -C 
« sur vélin, écrit en minuscules gothiques de la fin du xv« siècle et orné r^îss 
« de nombreuses miniatures et enluminures. Je ne l'ai pas vu ; mais le % 
« bibliothécaire de Vienne m'en a envoyé une description détaillée que m» 
« j'ai publiée dans mon ouvrage ; j'ai publié aussi un faosimile de l'écri- 
« ture. 

« Le format de ce manuscrit, le vélin^ l'écriture gothique, le fait certain 



--:.* 



GKBAKD DB ROUSSILUIN. 63 

f qa'il est orné de miniatures très finement exécutées, toutes ces circons- 
I lances m'inclinent à penser que votre miniature aurait bien pu appar- 
I tenir an manuscrit de Vienne. Ce n'est qu'une présomption et je vous la 
I donne pour ce qu'elle vaut. Il est certain que pour acquérir uno certi- 
• tode, il faudrait avoir le manuscrit sous les yeux. • 

La question reste donc indécise, mais elle n'est point insoluble, et le 
dessin accompagnant ce travail peut aider à la résoudre. 11 suffit de savoir, 
parmi les manuscrits richement illustrés du roman de Gérard, celui dont 
les miniatures sont identiques par le style, l'exécution et les dimensions, 
avec la miniature du I^uvre. 



V. 



L'ANCIEN MANUSCRIT DE LA BIBLIOTHÈQUE D'AUXERRE. 

La Bibliothèque d'Auxerre possède, autrefois, Tune des plus belles 
copies que Ton connaisse du poème de Gérard ; les bibliophiles la dési- 
gnent sous le nom du Manuscrit de Sens, parce qu'il appartint pendant 
des siècles au Chapitre métropolitain. L'abbé Lebeuf l'avait consulté, il le 
fit prêter à Lacume de Sainte-Pallaye, lequel dut, selon son habitude, le 
couvrir de précieuses annotations, comme il le fit de l'exemplaire de la 
Bibliothèque de l'Arsenal, à Paris. La Révolution inventoria la Biblio- 
thèque du Chapitre de Sens, dont ses livres lee plus précieux furent 
envoyés à la Bibliothèque d'Auxerre. 

L'exemplaire du poème de Gérard faisait partie de cet envol, avec plu- 
sieurs autres manuscrits précieux, lorsqu'il y a une soixantaine d'années 
un inspecteur de l'État visitant les bibliothèques publiques, survint à 
Auxerre et se fit remettre cent trente-deux ouvrages imprimés et trente-et-un 
Qianuscrits, les meilleurs assurément, « pour être déposés, disait-il dans 
* sa lettre au Préfet de l'Yonne, entre les mains de M. le Ministre de 
( l'intérieur Chaptal, » puis suivait l'indication des livres t choisis » sui- 
vant l'expression du soi-disant Commissaire du Gouvernement et parmi 
bquels figure, au n® 4, le Bornant de Gérard de Roussillony in-4<». 

C'était une spoliation véritable, car bien qu'à cette époque nos dépôts 
littéraires ne fussent encore considérés qu'à titre d'établissements provi- 
soires, le docteur Prunelle s'appropria plusieurs des manuscrits qull 
ùt remettre au Ministre de l'intérieur. 



•^. 



- ri -. --^»^8. 



W GEBABD DE BOtlSlLLON. 

Quelques années après, Prunelle oioUranl, légua k eetle de Montpellier, 
sa viile nalale, sa propre bibliothèque, dans laquolla figurait son butin 
d'Auxerre. De celte spoliation hardie, MM. I.epére et Ciiérest ont publiés 
l'uB et l'autre dans le Bulletin it la Société des-Sciencet de l'Yonne, 
année 1856, p. 549, un récit très détaillé et susceptible d'être consulté 
avec fruit, car en vertu de décisions Judiciaires récentes, la prescription 
trenlenairB n'est pas applicable aux vols commis au préjudice des établis- 
sements publics. 

On peut regretter que notre éminent compeiriote, M. Lepère, pendant 
son séjour au ministère, n'ait point songé aux moyens, qui sans doute lui 
eussent été faciles, de faire réintégrer à notre Bibliothèque les précieux 
ouvrages que celle de Montpellier détient induement. D'autant plus que 
l'œuvre qui nous a été ainsi soustraite, est absolument locale et fort 
dépaysée dons le pays des troubadours ! 




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